Exaspérées de voir que l’excision continue de « briser » la vie des filles et des femmes au Mali, des organisations non gouvernementales (ONG) s’adressent aux tribunaux pour le forcer à respecter ses engagements et à interdire cette pratique, une première.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Une plainte a été déposée en décembre contre Bamako devant la Cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), lui reprochant de ne pas avoir adopté de loi interdisant les mutilations génitales féminines, dont l’excision.

« La pratique continue et les enfants continuent de voir leur vie perdue à cause de ça », a déclaré à La Presse Bintou Coulibaly, présidente de l’Association pour le progrès et la défense des droits des femmes (APDF), l’une des quatre ONG plaignantes, avec l’Association malienne pour le suivi et l’orientation des pratiques traditionnelles et leurs partenaires Institute for Human Rights and Development in Africa et Equality Now.

Cette femme qui milite depuis une trentaine d’années contre l’excision constate l’échec des « plaidoyers » faits par les organisations comme la sienne auprès des députés maliens.

PHOTO FOURNIE PAR L’ASSOCIATION POUR LE PROGRÈS ET LA DÉFENSE DES DROITS DES FEMMES DU MALI

Bintou Coulibaly, présidente de l’Association pour le progrès et la défense des droits des femmes du Mali

Le gouvernement n’a pas de volonté […], ça fait des années que ça traîne.

Bintou Coulibaly, présidente de l’Association pour le progrès et la défense des droits des femmes du Mali

Outre la mutilation du corps de la femme par l’ablation du clitoris et, parfois, des lèvres du vagin, l’excision peut entraîner différentes complications médicales.

« Celles qui pratiquent l’excision ne sont pas des professionnelles », explique Mme Coulibaly, ajoutant que la femme ou la fille qui la subit « peut mourir des suites de saignements », souffrir de fistules ou contracter des maladies comme l’hépatite ou le VIH-sida, puisque plusieurs enfants sont souvent « coupées avec le même couteau ».

Bintou Coulibaly estime qu’il est désormais temps de « passer à une étape supérieure » pour forcer le gouvernement à respecter ses engagements internationaux, notamment le Protocole de Maputo, un ajout à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples portant sur les droits des femmes.

Le texte, que le Mali a ratifié, prévoit à son article 5 portant sur l’élimination des pratiques néfastes l’interdiction par des mesures législatives assorties de sanctions de « toutes formes de mutilation génitale féminine ».

On veut que la CEDEAO sanctionne le Mali.

Bintou Coulibaly, présidente de l’Association pour le progrès et la défense des droits des femmes

Cette judiciarisation est une première, constate la Dre Sophia Koukoui, professeure associée à l’Université de Montréal, psychologue et spécialiste des mutilations génitales féminines, qui souligne « le fait que ce soit des ONG locales qui se mobilisent face à l’État ».

Le Mali est l’un des trois seuls pays d’Afrique de l’Ouest qui n’ont toujours pas interdit l’excision, avec le Liberia et la Sierra Leone, précise-t-elle, ce qui s’explique par de nombreux enjeux comme la crise économique et l’instabilité qui y prévaut depuis le coup d’État de 2012.

Sensibiliser plutôt que sanctionner

Le gouvernement malien préfère la sensibilisation à la législation pour venir à bout de l’excision, a expliqué dans un entretien à La Presse la ministre malienne de la Promotion de la femme, de l’enfant et de la famille, Bintou Founé Samaké.

« Nous pensons que le fait d’adopter une loi ne va pas mettre fin à la pratique », a déclaré la ministre Samaké.

« Le gouvernement veut qu’on aille vers une prise de conscience des populations, pour aller vers l’abandon par lui-même », a-t-elle ajouté, précisant que Bamako « va répondre à la plainte par tous les moyens dont il dispose ».

PHOTO FOURNIE PAR LE MINISTÈRE DE LA PROMOTION DE LA FEMME, DE L’ENFANT ET DE LA FAMILLE DU MALI

Bintou Founé Samaké, ministre de la promotion de la femme, de l’enfant et de la famille du Mali

C’est un changement qu’il faut viser, et les changements de comportement prennent du temps.

Bintou Founé Samaké, ministre malienne de la Promotion de la femme, de l’enfant et de la famille

La ministre Samaké souligne que le Mali s’est doté d’un programme national de lutte contre les violences basées sur le genre, qui inclut les mutilations génitales féminines, qui a succédé au précédent programme national de lutte contre l’excision.

Ces programmes font de la sensibilisation par l’éducation, mais aussi en faisant appel aux leaders coutumiers religieux.

Le taux de femmes en âge de procréer excisées est passé de 89 % en 2006 à 83 % en 2018, d’après les enquêtes démographiques et de santé, souligne la ministre, qui y voit la démonstration de l’efficacité de ces programmes.

Elle se donne l’objectif d’abaisser le taux de femmes excisées à 15 % d’ici 2030.

« Il faut encore davantage informer, sensibiliser la population », convient-elle, une affirmation qui fait bondir Bintou Coulibaly, de l’APDF.

« Ça fait plus de 60 ans qu’on est en train de sensibiliser », s’exclame-t-elle.

Elle déplore qu’en l’absence d’interdiction, des gens des pays limitrophes où la législation l’interdit « viennent au Mali pour exciser leurs enfants », que ce soit du Burkina Faso, du Sénégal, de la Guinée et « même de la Mauritanie, qui est une république islamique », contrairement au Mali, qui est un État laïque.

« Une loi, c’est sûr que ça aide », affirme Sophie Koukoui, précisant toutefois qu’il faut un éventail d’outils, puisque l’excision est une « pratique souvent perpétrée par des membres de la famille », ce qui fait que les victimes hésitent à dénoncer.