(Johannesburg) Coups de fouet ou de feu, gaz lacrymogène, humiliations : dans plusieurs pays africains, les forces de sécurité chargées de faire respecter des mesures drastiques de lutte contre le coronavirus multiplient les dérapages, obligeant les autorités à réagir.

Béatrice DEBUT, avec les bureaux africains de l’AFP
Agence France-Presse

Sur le continent le plus pauvre de la planète, les confinements, restrictions aux déplacements et même gestes barrière contre le virus s’avèrent extrêmement difficiles à appliquer dans des mégapoles ou des quartiers surpeuplés dont les populations survivent au jour le jour.

Les mêmes scènes de désobéissance se répètent partout en Afrique, où plus de 5300 cas, dont 170 mortels, ont été officiellement enregistrés.

Des files d’attente compactes se forment devant les supermarchés, en violation des règles de distanciation sociale. Des petites boutiques non essentielles, notamment de vente d’alcool, restent ouvertes en dépit des interdictions.

PHOTO ROGAN WARD, REUTERS

Souvent, les réactions musclées des forces de sécurité, aux traditions de répression parfois bien ancrées, se ressemblent, au nom de la protection de la santé des citoyens.

En Ouganda, la police a reconnu vendredi avoir blessé par balle deux hommes qui tentaient, selon elle, de s’opposer aux restrictions sur les déplacements. La veille, policiers et soldats avaient tabassé des vendeurs de fruits et des clients de marchés réunis sur la place publique.

Ces réactions ont indigné la ministre du Commerce, Amelia Kyambadde, qui a appelé les forces de l’ordre à « s’abstenir de frapper ». « S’il vous plaît, expliquez-leur (les consignes) sur les radios communautaires », a-t-elle plaidé.

L’armée a été contrainte de présenter ses excuses.

« Humiliation »

Au Kenya, où un couvre-feu est en vigueur, l’inspecteur général de la police a appelé à une enquête après la mort d’un adolescent tué par des coups de feu qui auraient été tirés par la police dans un bidonville de Nairobi.

Vendredi, dans la ville portuaire de Mombasa, des centaines de personnes qui attendaient un transbordeur ont été dispersées à coup de gaz lacrymogènes, avant même l’entrée en vigueur du couvre-feu. Des policiers antiémeutes s’en sont pris à des personnes à coups de fouet.  

« C’est injustifié et inapproprié […]. Pourquoi infliger de telles atrocités ? », a réagi le gouverneur de Mombasa, Hassan Joho.

En Afrique, « il semble que la seule façon connue des autorités pour gérer la population est la violence et l’humiliation », a dénoncé Shenilla Mohamed d’Amnistie internationale.

Mausi Segun, directrice pour l’Afrique de l’ONG Human Rights Watch (HRW), a pour sa part appelé les gouvernements à « rapidement enquêter » sur les abus des forces de sécurité et à « punir » les coupables.

En Afrique du Sud, où un confinement total a été imposé, la police des polices s’est saisie de dossiers dans lesquelles la police est accusée d’avoir abattu trois civils.

Lundi, le président du pays Cyril Ramaphosa a rappelé à l’ordre les forces de sécurité qui, a-t-il dit, « doivent toujours agir dans le cadre de la loi ». La ministre de la Défense Nosiviwe Mapisa-Nqakula a condamné « les abus » des soldats.

Des vidéos de citoyens contraints, par des policiers ou des soldats qui ricanent, de faire des flexions circulent abondamment sur les réseaux sociaux en Afrique du Sud ou au Sénégal.  

« Psychose » 

Situation similaire en République démocratique du Congo (RDC). Les images d’un policier protégé d’un masque sanitaire frappant avec une matraque un homme à terre, qui hurle de douleur, ont provoqué la colère.  

D’autant plus que la scène se déroule sous les yeux du chef de la police de Kinshasa, Sylvano Kasongo.

« La lutte contre la propagation du #COVID19 […] ne doit pas se faire au détriment des droits de la personne », a prévenu l’ambassadeur du Canada en RDC, Nicolas Simard.  

Un arrêté officiel a exigé de la police qu’elle fasse « respecter les mesures prises, avec fermeté […] et le respect de la dignité de la personne humaine ».

Des policiers ont également été filmés tabassant des passants au Sénégal et au Burkina Faso, où un couvre-feu a été imposé.

« Nous sommes dans un état de droit qui ignore le droit de survivre », a réagi John Nana, acteur de la société civile au Burkina.

Les forces de sécurité « démontrent leurs compétences sur les civils […], alors qu’à quelques kilomètres » de la capitale Ouagadougou, elles « ont pris la poudre d’escampette » face aux djihadistes qui font régner la terreur dans le pays, a-t-il dénoncé.

En Côte d’Ivoire enfin, environ 450 personnes ont été interpellées pour non-respect du couvre-feu.  

Elles « font l’objet de bastonnade », a dénoncé le Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH). « Cela est inacceptable et rajoute à la psychose créée par le coronavirus. »