Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, qui a reçu le prix Nobel de la paix l’année dernière, a décidé de faire appel aux armes pour tenter de ramener à l’ordre une région rebelle du nord du pays.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

L’armée multiplie depuis une semaine les attaques contre les forces du Front de libération des peuples du Tigré (TPLF), qui avait organisé en septembre des élections régionales pour marquer sa volonté de rupture avec les autorités fédérales.

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En septembre, le Front de libération des peuples du Tigré a organisé des élections régionales pour marquer sa volonté de rupture avec les autorités fédérales.

Le scrutin avait été tenu après que le gouvernement central eut annoncé le report des élections générales prévues en 2020 pour cause de pandémie de COVID-19, suscitant de vives critiques de l’opposition.

Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU a indiqué mercredi que des milliers de civils se sont réfugiés au Soudan pour échapper aux combats, qui auraient fait des centaines de morts, selon les comptes rendus de médias locaux.

L’organisation internationale a précisé qu’il était possible que le nombre de réfugiés monte à 20 000 en un mois et soit multiplié par dix sur un an si le conflit s’enlise, une possibilité non négligeable à la lumière des forces en présence.

L’Érythrée aux aguets

Martin Plaut, spécialiste de la région rattaché à l’Université de Londres, a précisé que le TPLF pouvait compter sur des dizaines de milliers de combattants aguerris par des années de conflit avec l’Érythrée voisine et lourdement armés.

« L’armée fédérale ne va pas en venir à bout facilement », prévient l’analyste, qui craint une internalisation du conflit si le président érythréen Isaias Afwerki décide de déployer des troupes pour venir en aide à Abiy Ahmed, devenu un allié après la conclusion en 2018 d’un accord de paix historique entre les deux pays.

Le premier ministre éthiopien assure dans des interventions relayées sur Twitter que l’intervention militaire contre le TPLF, qu’il assimile à une organisation « criminelle », permettra de rétablir une administration « légitime » dans la région. Il indique que son gouvernement a dû agir après que des bases militaires ont été attaquées.

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Abiy Ahmed, premier ministre de l’Éthiopie

La Constitution précise que le gouvernement doit faire respecter l’État de droit et nous sommes déterminés à assumer cette tâche.

Abiy Ahmed, qui exclut toute possibilité de « chaos » à grande échelle

Sa confiance contraste avec la mise en garde d’experts du United States Institute of Peace, qui évoquaient il y a quelques jours la possibilité d’une fragmentation « catastrophique » du pays.

« L’Éthiopie est cinq fois plus populeuse que la Syrie d’avant-guerre et son implosion pourrait mener à des conflits interethniques et interreligieux de grande envergure », ont prévenu les signataires.

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Les autorités d’Addis Ababa, en Éthiopie, ont organisé une une importante collecte de sang afin d’aider les soldats qui combattent au Tigré.

Ils ont expliqué que le conflit pourrait aussi sonner le glas des réformes lancées par M. Abiy en vue de démocratiser l’Éthiopie, qui a longtemps été sous le joug de régimes autoritaires.

Fédéralisme ethnique

Le TPLF faisait partie d’une coalition de mouvements disparates qui a réussi à chasser du pouvoir en 1991 une junte militaire ayant longtemps fait régner la terreur dans le pays.

Cette coalition, souligne Martin Plaut, a mis en place une forme de « fédéralisme ethnique » devant permettre aux différentes communautés de se doter de leur propre gouvernement régional et de forces paramilitaires.

L’approche a cependant connu un succès mitigé, notamment parce que le TPLF s’est adjugé un rôle dominant même s’il ne représente qu’une fraction de la population du pays.

Les insatisfactions générées par la situation ont contribué à l’élection en 2018 de M. Abiy, qui a marginalisé la formation du Tigré, alimentant les tensions.

Son gouvernement, note M. Plaut, doit composer avec la possibilité que l’affrontement militaire en cours pousse les dirigeants d’autres régions à durcir le ton pour faire valoir leurs intérêts.

Le premier ministre doit notamment tenir compte de la colère de la population de la région de l’Oromia, majoritairement formée de membres de son propre groupe ethnique, les Oromos. La mort d’un chanteur et militant connu, qui a été abattu en juin au volant de sa voiture, a suscité une vague de manifestations durement réprimées par le gouvernement.

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Manifestation après la mort du chanteur oromo Hachalu Hundessa, en juin dernier

Amnistie internationale a relevé en début de semaine que l’arrivée de M. Abiy à la tête du pays avait laissé entrevoir une « nouvelle ère en matière de droits de l’homme », mais que les espoirs à ce sujet s’amenuisent.

« Il est clair que le gouvernement fait face à de nombreux défis imputables à des divisions bien ancrées dans la population qui n’ont toujours pas reçu une réponse adéquate », a prévenu l’organisation.

Elle a dénoncé jeudi dans un autre communiqué le « massacre » de centaines de civils dans une ville du Tigré où les deux camps s’affrontaient il y a quelques jours. Des témoins ont imputé leur fin tragique à des combattants du TPLF, qui a nié toute responsabilité.