(Addis Abeba) L’ONU a réclamé vendredi une « enquête indépendante » sur de possibles « crimes de guerre » dans la région éthiopienne dissidente du Tigré, où l’armée mène depuis 10 jours une opération contre les forces locales qui, selon le premier ministre Abiy Ahmed, sont « à l’agonie ».

Agence France-Presse

Jeudi soir, Amnistie internationale (AI) a dénoncé un « massacre » ayant « probablement » fait des centaines de victimes civiles à Mai-Kadra, dans le sud-ouest du Tigré.

« S’il est confirmé qu’ils ont été délibérément perpétrés par une partie aux combats actuels, ces meurtres de civils équivaudraient bien sûr à des crimes de guerre », a fait savoir vendredi la Haute-Commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme, Michelle Bachelet.

Washington a « condamné le massacre » et appelé à des « mesures immédiates » de « désescalade ».

Selon des témoins cités par Amnistie, qui ont consulté les cartes d’identité de certaines victimes, celles-ci sont originaires de la région Amhara, voisine du Tigré. Les tensions communautaires sont récurrentes entre communautés amhara et tigréennes.

L’organisation dit ne pas être en mesure d’identifier les responsables, mais cite des témoignages incriminant les forces loyales au Front de libération des Peuples du Tigré (TPLF), qui dirige la région.

PHOTO EDUARDO SOTERAS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Une grande collecte de sang a été organisée dans un stade d'Addis Abeba pour les troupes se battant dans la région du Tigré, le 12 novembre.

Le président du Tigré, Debretsion Gebremichael, a démenti vendredi toute implication des troupes du TPLF dans ce massacre.

« Cela ne repose sur rien. Cela ne peut pas être lié à nous », a-t-il affirmé à l’AFP, qui l’a joint depuis Addis Abeba.

Il a en revanche accusé l’aviation éthiopienne d’avoir tué des civils lors de frappes à Mekele, capitale régionale, et Adigrat, localité proche de la frontière avec l’Érythrée. Il a également fait état de centaines de milliers de déplacés à l’intérieur du Tigré.

Le blackout sur les communications dans la région et les restrictions aux déplacements des journalistes empêchent la vérification indépendante des affirmations de l’un et l’autre camp.

« Cernés de toutes parts »

Au gouvernement fédéral, M. Debretsion a lancé que ceux qui croient en une victoire prochaine de l’armée fédérale « rêvent éveillés » : « Nous sommes des gens fiers qui pouvons nous défendre. (Cette terre) est un cimetière pour les envahisseurs ».

Après avoir promis jeudi une « victoire d’ici relativement peu de temps », M. Abiy a assuré vendredi, dans un discours en langue tigréenne publié sur l’internet, que la « force malveillante » du TPLF était « cernée de toutes parts » et « à l’agonie ».

Il a lancé un ultimatum aux troupes du TPLF, les appelant à « se soulever » et « faire défection » : « Utilisez cette opportunité que vous offre votre pays dans les deux ou trois prochains jours […] sauvez votre vie ».

M. Abiy a justifié l’intervention militaire en accusant les forces tigréennes d’avoir attaqué deux bases de l’armée éthiopienne dans la région, ce que le TPLF dément. Avec cette opération il entend rétablir des « institutions légitimes » au Tigré, dont les dirigeants défient depuis plusieurs mois son autorité.

Aucun bilan des combats n’est pour l’heure disponible, mais selon le Haut commissariat de l’ONU aux réfugiés (HCR), plus de 14 500 personnes ont déjà fui au Soudan voisin, où le personnel humanitaire est débordé.

« Les gens arrivent avec très peu de biens, ce qui montre qu’ils ont fui dans l’urgence. Les enfants sont épuisés et apeurés », indique le HCR, qui prévient que les combats s’approchent d’un camp du Tigré abritant 6500 réfugiés érythréens.

Plusieurs observateurs s’inquiètent que le conflit dégénère en conflit ethnique, dans un pays mosaïque de peuples.

« Cercle vicieux et mortel »

Les conseillères spéciales de l’ONU Pramila Patten (prévention du génocide), et Karen Smith (responsabilité de protéger) ont mis en garde contre une « trajectoire dangereuse » en Éthiopie, après des « informations sur des attaques ciblées contre des civils, sur des bases ethnique ou religieuse ».

Le chef de la diplomatie de l’UE Josep Borrell et le commissaire chargé de l’aide d’urgence, Janez Lenarcic, ont dénoncé jeudi « les mesures ethniquement ciblées, l’incitation à la haine et les allégations d’atrocités en cours en Éthiopie », mettant en garde contre un « cercle vicieux et mortel ».

Vendredi, le gouvernement éthiopien a indiqué avoir des « preuves crédibles » que des agents du TPLF travaillent au sein d’organisations locales et internationales et en avoir présenté une liste au Programme alimentaire mondial de l’ONU (PAM), tout en se défendant de tout « profilage ethnique ».

Le même jour, un responsable de l’Union africaine (UA) a confirmé que l’organisation, dont le siège est à Addis Abeba, s’était séparée de son directeur de la sécurité, originaire du Tigré, après un signalement du gouvernement éthiopien mettant en doute son « honnêteté ».

Human Rights Watch a de son côté indiqué « recevoir des informations crédibles sur la mise à pied de Tigréens résidant » hors du Tigré.