Le meurtre d’une jeune femme relance le débat sur la peine capitale, abandonnée depuis près de 30 ans par Tunis

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Elle s’appelait Rahma Lahmar. Elle avait 29 ans. Le vendredi 25 septembre, son corps a été retrouvé près de l’autoroute, en banlieue de Tunis, quatre jours après sa disparition à sa sortie du travail. Elle avait été violée et mutilée.

En Tunisie, ce meurtre sordide n’a pas seulement choqué la population ; il a relancé le débat sur la peine de mort.

L’arrestation du suspect dans cette affaire a suscité une immense vague de haine, de nombreux Tunisiens réclamant la pendaison de ce récidiviste condamné deux fois pour tentative de meurtre. Après la vindicte populaire sur les réseaux sociaux, une manifestation doit par ailleurs avoir lieu samedi dans la capitale pour réclamer l’application de la peine de mort.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE RAHMA LAHMAR

Le corps de Rahma Lahmar a été découvert le 25 septembre, près de l’autoroute, en banlieue de Tunis.

« L’opinion est sur le coup de l’émotion quand il y a des crimes pareils. On demande vengeance, c’est la meute », déplore Mohamed Habib Marsit, militant des droits de la personne joint à Tunis, en rappelant que cela fait près de 30 ans que les exécutions n’ont plus lieu en Tunisie. Un moratoire a été imposé en 1991 par l’ex-président Zine El-Abidine Ben Ali et adopté par le pays en 2012, à l’Assemblée des Nations unies.

Bien qu’inscrite dans la Constitution, la peine capitale n’est donc pas appliquée, même si des magistrats continuent de la prononcer. Quelque 130 condamnés à mort sont ainsi toujours détenus dans les prisons tunisiennes, sans que la peine soit exécutée, une quarantaine, rien que pour l’année 2019, pour la plupart des djihadistes reconnus coupables d’attentat.

Mais rien n’est irréversible. Lundi dernier, réagissant aux évènements, le président tunisien, Kaïs Saïed, a fait écho à la grogne populaire en affirmant sans détour qu’il était favorable au rétablissement de la peine capitale.

PHOTO FETHI BELAID, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Kaïs Saïed, président de la Tunisie

Nous fournirons [à l’accusé] toutes les conditions de légitime défense, mais s’il est prouvé qu’il a tué une ou plusieurs personnes, je ne pense pas que la solution soit […] de ne pas appliquer la peine de mort.

Kaïs Saïed, président de la Tunisie

Élu il y a un an à une écrasante majorité, Kaïs Saïed n’a jamais caché ses penchants conservateurs. Ses positions morales étaient connues. Pour lui, la peine capitale se justifie par le Coran, qui prône la loi du talion. « Il tient beaucoup aux textes religieux, et c’est dommage », résume M. Marsit. Mais les propos de ce juriste de formation — qui n’est pas réputé pour son extrémisme — ont malgré tout déclenché une vive réaction de l’opposition et chez les organisations militantes, qui craignent un pas en arrière pour le pays.

« Un important recul »

« On réagit avec consternation et on espère que le président tunisien n’ira pas jusqu’à mettre son annonce à exécution. Car ça serait un important recul en matière de droits humains, en matière de construction d’un État de droit », souligne France-Isabelle Langlois, directrice générale d’Amnistie internationale pour le Canada francophone.

Président de la Coalition tunisienne contre la peine de mort, Chokri Latif y voit pour sa part « l’instrumentalisation politique » d’un crime odieux. M. Latif accuse le chef de l’État tunisien de jouer sur « la peur, sur la prolifération des crimes et sur l’insécurité dont la responsabilité incombe aux autorités ».

Il suggère, en ce sens, que le président Saïed serait poussé par des « penchants populistes », et des « visées politiciennes » pour les prochaines élections. Reste à savoir si M. Saïed ira de l’avant. En décembre, une nouvelle résolution pour un moratoire sur l’application de la peine de mort sera soumise au vote de l’Assemblée générale des Nations Unies. Ce serait, pour lui, l’occasion de désengager le pays.

Mohammed Habib Marsit note toutefois que le président tunisien est encore « très hésitant », ce qui laisse une certaine marge de manœuvre aux abolitionnistes. « Je doute qu’il passe à l’acte aussi facilement qu’il le laisse entrevoir », renchérit M. Latif, rappelant que la Tunisie avait réitéré sa « position officielle » en la matière au dernier Conseil des droits de l’homme en mars… avec l’aval du président Saïed.

De toutes les façons, nous sommes mobilisés pour contrer tout retour en arrière.

Chokri Latif, président de la Coalition tunisienne contre la peine de mort

À ce jour, 105 États ont aboli la peine de mort et une cinquantaine, comme la Tunisie, respectent un moratoire sur les exécutions. En revanche, la peine de mort est toujours appliquée dans 34 États ou territoires, dont la Libye, l’Inde, le Pakistan, l’Iran, la Chine, la Thaïlande et une quinzaine d’États américains.

« Il n’y a aucune donnée probante que ça a un effet quelconque sur la criminalité, note toutefois Mme Langlois, d’Amnistie internationale. Ça prive la personne qui a été condamnée de son droit à se réhabiliter et aussi de son droit à faire valoir qu’elle a été condamnée injustement, voire à tort. »

Selon Amnistie internationale, le nombre de condamnations et d’exécutions dans le monde est toutefois à la baisse, même si tous les chiffres ne sont pas disponibles. Au cours des 20 dernières années, plus de 50 États auraient aboli la peine de mort.

« De manière générale, on va vers l’amélioration », conclut Mme Langlois.