Trois journalistes, dont un Français, accusés de vol de document administratif après la publication des conclusions d'une enquête judiciaire sur des malversations présumées dans la filière cacao en Côte d'Ivoire, ont passé samedi à Abidjan leur première journée en détention.

Thomas Morfin AGENCE FRANCE-PRESSE

Le Français Théophile Kouamouo, directeur des rédactions du journal Le Nouveau courrier, ainsi que les Ivoiriens Stéphane Guédé et Saint Claver Oula, directeur de publication et rédacteur en chef, ont été déférés vendredi soir à la Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan pour «vol de document administratif».

Ils avaient été placés en garde à vue mardi dans les locaux de la police criminelle après la publication le même jour d'un article basé sur le rapport du procureur ivoirien Raymond Tchimou, qui vient de boucler une enquête ouverte en 2007 sur la juteuse filière cacao. La Côte d'Ivoire est le premier producteur mondial de la fève brune.

Sous le titre «Le livre noir de la filière café-cacao», le quotidien privé détaillait «pillage» et «escroqueries» (remboursement de frais pour des missions à l'étranger non effectuées, financement de coopératives inexistantes, surfacturation du rachat d'une usine de chocolat aux États-Unis...) dont se seraient rendus coupables les barons du secteur.

Le procureur Tchimou, qui avait transmis récemment ses conclusions confidentielles au président Laurent Gbagbo, a exigé de connaître la source des journalistes, qu'ils ont refusé de lui révéler.

Les trois hommes devraient être jugés «a priori la semaine prochaine» ou au plus tard avant les vacances judiciaires d'août, et risquent «au moins cinq ans d'emprisonnement», a dit samedi à l'AFP l'un de leurs avocats, Me Désiré Gueu.

Il n'était pas pour l'heure en mesure de préciser leurs conditions de détention.

Saint Claver Oula avait dû être hospitalisé jeudi pour des problèmes gastriques mais la police a refusé qu'il soit soigné plus longtemps, a affirmé l'avocat. «Vendredi, Claver a protesté en refusant de s'alimenter et de prendre ses médicaments», a-t-il ajouté.

Les organisations professionnelles de la presse ivoirienne, qui ont rencontré samedi un proche collaborateur de M. Gbagbo, ont exigé la «libération sans condition et sans délai» de leurs confrères.

La France a simplement rappelé son attachement «au libre exercice par les journalistes de leur métier, en Côte d'Ivoire comme partout ailleurs dans le monde».

Le Consulat de France à Abidjan a proposé à son ressortissant Théophile Kouamouo de bénéficier de la protection consulaire, mais celui-ci a pour l'instant refusé, a-t-on appris de source proche du dossier.

Ce journaliste est une figure connue de la presse ivoirienne, qui avait affiché des positions très hostiles à l'ex-puissance coloniale française après l'éclatement de la crise politico-militaire ivoirienne en 2002.

Ouverte en octobre 2007 à la demande du chef de l'État, la vaste enquête judiciaire sur la filière cacao avait abouti à l'arrestation en juin 2008, pour «détournement de fonds, abus de biens sociaux et escroquerie», de la quasi-totalité de ses responsables (dont des proches de M. Gbagbo), soit une vingtaine de personnes.

L'enquête avait conduit à une réorganisation provisoire du secteur, dans l'attente d'une grande réforme souhaitée par les partenaires internationaux. Souvent évoqué comme imminent ces derniers mois, le très sensible procès des «barons du cacao», en détention provisoire depuis plus de deux ans, n'a toujours pas été programmé.