Juchée en haut d'une colline, une statue gigantesque domine Dakar. Elle représente une femme dont les cheveux volent au vent, et un homme tenant sur son biceps gonflé un poupon qui tend l'index vers la mer.

Agnès Gruda LA PRESSE

C'est le pompeux monument de la Renaissance africaine par lequel le président Abdoulaye Wade veut marquer l'émergence du continent de son lourd passé d'esclavage et de dépossession coloniale.

 

Inauguré le 4 avril dernier, date du 50e anniversaire de l'indépendance du Sénégal, le monument de la Renaissance est devenu un passage obligatoire pour les visiteurs de marque. Hier, le cortège de la gouverneure générale s'est arrêté aux pieds de la statue.

Mais aux yeux des Sénégalais qui se démènent pour survivre, ce monument qui surpasse, en hauteur, la statue de la Liberté, représente surtout la mégalomanie d'un dirigeant ayant perdu contact avec son peuple.

«Cette statue est un désastre», dit Khar Ndiaye, une mère de six enfants qui vend des plats cuisinés dans le quartier populaire de Parcelles. Chaque jour, elle trime pour subvenir aux besoins de sa famille. Et son jugement est sans appel.

«Le prix d'une bonbonne de gaz vient encore d'augmenter, j'ai peine à payer mon loyer, ce monument, ce sont des milliards de francs dépensés pour rien.»

Plus loin, une quinzaine d'hommes qui partagent les recettes de quelques taxis se disputent leurs parts des revenus. «Avec l'argent investi dans le monument, le gouvernement aurait pu construire une usine qui aurait donné des emplois à 100 ou 200 personnes», déplore l'un d'entre eux.

Le tiers des recettes...

Esquissée par le président Wade lui-même, cette oeuvre, qui aurait coûté pas loin de 30 millions de dollars, a été construite par une entreprise nord-coréenne. À titre d'auteur, le président a décidé de percevoir 35% des recettes générées par cette nouvelle attraction touristique. Et sa promesse d'affecter les profits au financement d'un réseau de garderies suscite le scepticisme généralisé.

Le montage financier qui a permis la construction du monument soulève aussi des questions. Et puis, dans ce pays musulman à 90%, plusieurs dénoncent cette représentation humaine contraire, selon eux, aux préceptes de l'islam.

Tous ces aspects du projet suscitent la controverse. Mais ce qui choque surtout, c'est qu'une fortune y a été engloutie, alors qu'il y a tant de problèmes urgents à régler, disent des journalistes sénégalais croisés hier.

En réponse aux critiques, le président Wade souligne que la statue de la Liberté et la tour Eiffel ont coûté cher, elles aussi.

«Pourquoi faudrait-il que nous, Africains, on ne pense qu'à manger et à boire? Nous aussi, nous avons le droit de nous voir en grand», a renchéri Hamaly Bocoum, directeur du Patrimoine au ministère de la Culture, croisé aux pieds du monument.

Détérioration économique

Élu il y a 10 ans en promettant de changer le Sénégal, Abdoulaye Wade a bel et bien transformé le visage de Dakar. Il a construit des routes et réaménagé la corniche qui longe la mer. Mais la révolution annoncée s'est arrêtée là. La situation économique s'est détériorée au cours des dernières années. Et le président de 84 ans vient de confier un super ministère à son fils Karim, dans un geste qui semble le désigner pour lui succéder.

Alors, le monument de la Renaissance, qui appelle l'Afrique à se «propulser dans la lumière et la liberté», incarne plutôt, aux yeux de nombreux Sénégalais, leurs désillusions et leurs espoirs déçus.

SAUVER LES ENFANTS

La gouverneure générale Michaëlle Jean a appelé hier le président Abdoulaye Wade à venir au secours des nombreux enfants exploités et forcés à la mendicité dans les rues de Dakar. Citant un rapport de l'UNICEF qui documente ce phénomène, elle s'est insurgée contre le fait que «tant d'enfants âgés de 5 à 17 ans» travaillent parfois 35 heures par semaine sans rémunération et s'exposent aux pires dangers une situation qu'elle associe à de l'esclavage. Le Sénégal a réalisé de grandes choses depuis qu'il a accédé à l'indépendance, a-t-elle dit, soulignant que le pays n'a pas connu un seul coup d'État en 50 ans. Mais avec ce bilan viennent aussi des responsabilités, a dit Michaëlle Jean, à l'issue de son entretien en tête à tête avec le président Wade. Et l'une de ces responsabilités, selon elle, c'est de mettre un terme à l'esclavage des enfants.