(Paris) Les Occidentaux défendent la volonté de mettre fin à la guerre en Ukraine sans la faire, mais l’ampleur de l’aide à Kyiv et des sanctions contre Moscou soulèvent une question plus crue : s’agit-il d’une guerre par procuration entre l’Ouest et la Russie ?

Publié le 19 mai
Didier LAURAS Agence France-Presse

L’affrontement direct semble à ce jour écarté par tous : nul ne souhaite un affrontement de puissances nucléaires, avec son lot d’engrenages terrifiants. Et les Occidentaux s’efforcent d’éviter toute action qui les ferait passer au rang de cobelligérants aux yeux de la Russie.  

Mais les analystes consultés par l’AFP, de Moscou à Washington en passant par Pékin, conviennent de ce que l’implication des Américains et de certains Européens, dans une moindre mesure, fait d’eux des acteurs de premier plan.

Ivan Klyszcz, un chercheur à l’université estonienne de Tartu, évoque une querelle de perceptions. « Les Ukrainiens ne se battent que pour eux-mêmes, ils ne sont le mandataire de personne », explique-t-il à l’AFP, estimant que Kyiv dicte le tempo par une résistance acharnée.

« Pour la Russie, c’est une guerre par procuration contre l’Ouest : les Ukrainiens sont maléfiques, manipulés par les États-Unis et l’OTAN », ajoute-t-il. Quant aux Américains, ils veulent « non seulement que Moscou perde, mais aussi qu’elle (la Russie) ne puisse plus jamais se lancer dans une telle guerre ».

De fait, la Russie décrit une agression occidentale par procuration. « C’est un constat évident », assure à l’AFP Alexandre Khramtchikhine, de l’Institut de l’analyse politique et militaire à Moscou. « L’Occident fait durer cette guerre au maximum par ses livraisons d’armes. On parle d’années désormais ».

Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov estimait de son côté fin avril que « si l’OTAN, au final (s’engageait dans) une guerre par procuration contre la Russie […], alors à la guerre comme à la guerre ».

« Non déclarée »

Nikolaï Patrouchev,  le secrétaire du Conseil de sécurité russe, renchérissait mardi : « la campagne antirusse des Américains et de leurs satellites montre de manière convaincante que l’Ukraine est devenue le prétexte pour livrer une guerre non déclarée à la Russie ».

Tous les mots comptent. Car les États-Unis, après avoir écarté, avant même le conflit, l’hypothèse d’une entrée officielle dans le conflit, assument sans détour leur soutien au président ukrainien Volodymyr Zelensky.

Les livraisons d’armes sont publiquement évoquées, comme les sommes allouées à Kyiv. Et des sources des services de renseignement ont affirmé à des médias américains avoir aidé Kyiv à cibler des généraux russes et à frapper des navires en mer Noire.

La guerre en Ukraine a permis aux services américains de se montrer, relève Pierre Razoux, le directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES). « En 48 heures, leurs erreurs stratégiques de ces 20 dernières années ont été effacées, du 11-septembre jusqu’à la victoire des talibans et l’évacuation dans le désordre de l’Afghanistan en 2021 », fait-il valoir à l’AFP.  

Au-delà, la guerre offre une occasion à l’aile dure à Washington qui veut affaiblir le pouvoir russe. « Il y a une différence entre s’assurer que le Kremlin ne puisse pas gagner et le faire perdre à tout prix. Et les Américains sont dans une logique de le faire perdre à tout prix », tranche Pierre Razoux.

L’OTAN divisée

Ivan Klyszcz confirme ces visées jusqu’au-boutistes, renforcées après la guerre en Géorgie en 2008 puis l’annexion de la Crimée en 2014. Une frange de l’élite américaine veut « humilier la Russie » et « lui mettre son poing dans la figure », dit-il.  

Mais l’Union européenne est plus mesurée et elle-même divisée.  Le président français Emmanuel Macron a ainsi récemment souligné que la paix se bâtirait aussi avec la Russie et que cela se ferait « ni dans la négation […], ni même dans l’humiliation ».  

L’Occident ne parle donc pas d’une même voix. Les procurations ne sont pas toutes rédigées de la même façon… « Cela pose des questions sur l’unité des pays de l’OTAN lorsqu’on s’approchera d’une forme de fin de conflit », relève Ivan Klyszcz.

Les États-Unis, clairement, ont les ambitions les plus radicales.  Ils veulent faire durer le conflit « pour en tirer de la valeur géopolitique », écrivait récemment le Global Times à Pékin. Et le tabloïd nationaliste chinois d’accuser les Américains de « tirer profit du chaos ».  

Colin Clarke, directeur de recherche au Soufan Center, un centre de réflexion dont le siège est à New York, considère pour sa part que Washington est bien au cœur du processus.

Les Occidentaux livrent à Kyiv des armes sans retenue et les Ukrainiens, « de plein droit, ont beaucoup impressionné par leur compétence, ce qui souligne la formation et la coopération qui durent depuis des années », déclare-t-il à l’AFP.

Mais les États-Unis n’ont pas déclenché cette guerre, juge-t-il bon de souligner. « Tout au plus, les pays de l’OTAN et les États-Unis aident-ils un pays européen ami, allié, à défendre son intégrité territoriale ».