Les proches de Michael Spavor et de Michael Kovrig, les deux Canadiens emprisonnés en Chine où ils sont accusés d’espionnage, s’apprêtent à souligner leur 1000jour de détention. Tout indique qu’ils ne sont pas au bout de leurs peines. À moins que…

Agnès Gruda
Agnès Gruda La Presse

C’est à l’occasion de l’une des visites consulaires auxquelles il a droit chaque mois que Michael Kovrig a appris la peine imposée à son compagnon d’infortune Michael Spavor, à la mi-août : 11 ans d’incarcération.

Selon les normes chinoises, c’est une peine relativement légère pour des accusations d’espionnage. Mais pour quelqu’un qui a été détenu arbitrairement et condamné après un procès à huis clos qui aura duré tout juste deux heures, c’est énorme.

PHOTO NOEL CELIS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des policiers montent la garde alors qu’un véhicule quitte l’enceinte du tribunal de Dandong, où se déroulait le procès de Michael Spavor, le 19 mars.

Comment Michael Kovrig a-t-il réagi à l’annonce de la décision du tribunal de Dandong, dans le nord de la Chine, lui qui attend toujours son propre verdict dans une prison de Pékin ?

Sa femme, Vina Nadjibulla, qui suit de près ces visites consulaires, n’en a pas la moindre idée. Elle n’a eu aucun contact direct avec son mari après l’annonce de la peine imposée, le 11 août.

PHOTO FOURNIE PAR VINA NADJIBULLA

Vina Nadjibulla et Michael Kovrig, à Amsterdam en 2017

En revanche, elle sait que Michael Kovrig, lui aussi accusé d’espionnage, suit toujours le régime spartiate auquel il s’astreint depuis le début de son incarcération.

Il parcourt inlassablement sa cellule en s’imposant de faire 7000 pas par jour – l’équivalent de cinq kilomètres. Il lit. Des essais, des livres sur les changements climatiques ou sur le stoïcisme, mais aussi des bouquins sur les voyages et la voile.

Il chante, fait du yoga et de la méditation.

PHOTO FOURNIE PAR VINA NADJIBULLA

Extrait d’une lettre de Michael Kovrig

Dans les lettres qu’il écrit à ses proches et qu’il transmet via les diplomates canadiens – la dernière date de juin –, Michael Kovrig, ex-diplomate canadien qui travaillait comme chercheur pour l’ONG International Crisis Group, ne s’épanche pas trop sur ses états d’âme.

Il y consigne ses réflexions sur ses lectures et sur la vie.

« C’est quelqu’un de très discipliné. Il essaie de considérer sa détention comme une année sabbatique qui lui permet de lire ce qu’il n’a jamais eu le temps de lire », note Vina Nadjibulla.

Sauf que ce n’est plus une année sabbatique, mais bientôt trois. Ce samedi, les proches de Michael Kovrig et ceux de Michael Spavor, consultant qui organisait des voyages en Corée du Nord, soulignent les 1000 jours de détention des deux Canadiens coincés dans une partie de bras de fer entre Pékin et Ottawa.

« C’est la première fois que les deux familles organisent une action ensemble. C’est un moment très important pour nous », confie Vina Nadjibulla.

Après 1000 jours d’une détention injuste, nous voulons souligner le courage des deux hommes, mais nous voulons aussi lancer un appel à l’action pour qu’ils reviennent à la maison.

Vina Nadjibulla, femme de Michael Kovrig

Une marche est organisée à Ottawa en soutien aux deux Michael. Symboliquement, elle permettra de franchir 7000 pas.

Épreuve de force

Ceux que l’on appelle familièrement « les deux Michael » ont été arrêtés en décembre 2018, en Chine, quelques jours après que la GRC eut intercepté Meng Wanzhou, la directrice financière de la société chinoise Huawei, à l’aéroport de Vancouver, à la demande des États-Unis, qui l’accusent d’avoir contourné les sanctions économiques imposées à l’Iran.

PHOTO JENNIFER GAUTHIER, ARCHIVES REUTERS

Meng Wanzhou, à Vancouver le 16 août

L’arrestation des deux Canadiens est généralement considérée comme un geste de représailles à la procédure d’extradition lancée contre Meng Wanzhou. Pékin appelle le gouvernement Trudeau à rejeter la demande d’extradition et à laisser Mme Meng rentrer en Chine.

Ottawa rétorque que le processus judiciaire devant la Cour suprême de la Colombie-Britannique doit suivre son cours. Et que le gouvernement canadien ne pliera pas devant la « diplomatie des otages » pratiquée par la Chine.

IMAGE ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Michael Spavor, en mars 2017

Les accusations visant les deux Michael, leurs procès expéditifs, l’annonce de la sentence de Michael Spavor et, plus récemment, un article paru dans Global Times, organe de langue anglaise du régime chinois, sont autant de gestes de pression exercés sur Ottawa pour l’inciter à libérer Meng Wanzhou, observe l’ex-ambassadeur du Canada en Chine Guy Saint-Jacques.

Des critiques de la position du gouvernement Trudeau rappellent que la loi canadienne sur l’extradition laisse toute latitude au ministre de la Justice et procureur général pour stopper le processus au moment qu’il juge opportun.

C’est ce que fait valoir l’ancien diplomate Gar Pardy, auteur du livre China in a Changing World.

D’autres pays négocient des échanges de prisonniers avec la Chine, « mais le Canada s’accroche à la voie judiciaire », déplore-t-il.

Lorsque Joe Biden a pris le relais de Donald Trump, il y a eu une lueur d’espoir à Ottawa. Le nouveau président allait peut-être abandonner les poursuites contre Meng Wanzhou et permettre au Canada de sortir de ce guêpier ?

Des diplomates canadiens se sont rendus à Washington au printemps pour tenter d’infléchir l’administration Biden, note Gar Pardy. Sans succès.

Écorché par le dossier afghan, Joe Biden ne veut pas être perçu comme faible face à la Chine.

Guy Saint-Jacques, ex-ambassadeur du Canada en Chine

La petite lueur d’espoir s’est éteinte.

Et maintenant ?

Les audiences devant la Cour suprême de la Colombie-Britannique ont pris fin le 18 août. La juge Heather Holmes a convoqué les deux parties pour le 21 octobre. Ceux qui suivent le dossier s’attendent à ce qu’elle annonce alors la date à laquelle elle rendra sa décision.

Une fois qu’elle aura jugé si la demande d’extradition est recevable, la balle tombera dans le camp du procureur général, qui devra décider de la suite des choses. Extrader ou pas ?

Historiquement, les cours provinciales rejettent parfois les demandes d’extradition des États-Unis, mais c’est rare, souligne Gary Botting, juriste spécialisé dans les dossiers d’extradition.

Auteur d’un livre sur l’histoire des extraditions entre le Canada et les États-Unis, Gary Botting signale que les cas où un ministre rejette une extradition, malgré une décision favorable d’une cour provinciale, sont aussi plutôt rares – mais cela arrive dans environ 10 % des dossiers.

« En réalité, le ministre de la Justice et procureur général pourrait arrêter cette procédure dès maintenant », dit Gary Botting. Il convient toutefois qu’une décision ministérielle décrétée en plein processus judiciaire serait hautement inhabituelle.

Supputations

En attendant la publication de la décision de la juge Holmes, les proches des deux Michael en sont réduits à supputer les chances que leur dossier débouche.

La juge pourrait estimer que les preuves dans le dossier de Mme Meng ne sont pas assez solides ou que son arrestation n’a pas été faite dans les règles de l’art, et décider que la demande d’extradition est sans fondement. Ce n’est pas impossible, mais ça reste peu probable, selon Gary Botting.

Si la juge avalise l’extradition, Meng Wanzhou va très certainement interjeter appel de cette décision. Le processus pourrait alors s’étirer sur trois ou quatre années…

Le prochain procureur général pourrait aussi user de son autorité pour empêcher l’extradition vers les États-Unis. Au risque d’avoir l’air de plier devant le chantage de Pékin.

Le cas échéant, il est loin d’être clair que les deux Michael prendraient le premier avion pour Vancouver ou Toronto, avertit Jonathan Manthorpe, journaliste et auteur d’un livre sur la politique d’intimidation de la Chine au Canada (Claws of the Panda).

La Chine veut propager un message disant : “Si vous nous défiez, vous serez punis.”

Jonathan Manthorpe, journaliste et auteur d’un livre sur la politique d’intimidation de la Chine au Canada

Or, aux yeux de la Chine, le camouflet est d’autant plus grand qu’il concerne Meng Wanzhou, que Jonathan Manthorpe décrit comme une « princesse » de l’aristocratie chinoise, fille du fondateur d’une entreprise proche du régime.

Mobilisés autour du 1000e jour de détention, les proches des deux Michael ne se font pas d’illusions : ils ne s’attendent pas à des miracles avant l’annonce de la décision de la juge Holmes.

Après, le dossier tombera sur le bureau du ministre de la Justice, signale Vina Nadjibulla. Ça pourrait coïncider avec des rencontres internationales, celle du G20 à Rome, fin octobre, celle de la COP26 à Glasgow, en novembre.

« Ça offrira de nouvelles possibilités de négociation. J’espère qu’on ne va pas les rater. »

« Les deux Michael » en dates

1er décembre 2018

Meng Wanzhou, numéro 2 de Huawei, est arrêtée à l’aéroport de Vancouver.

10 décembre 2018

Les autorités chinoises confirment avoir arrêté Michael Spavor et Michael Kovrig, qu’ils accusent de représenter une menace à la sécurité nationale.

19 juin 2020

Accusations formelles contre « les deux Michael »

19 mars 2021

Procès de Michael Spavor

22 mars 2021

Procès de Michael Kovrig

11 août 2021

Annonce de la sentence prononcée contre Michael Spavor

18 août 2021

Fin des audiences de la Cour suprême de la Colombie-Britannique sur la demande d’extradition de Meng Wanzhou

Ce qu’en pensent les autres partis

Le premier ministre Justin Trudeau dénonce comme « arbitraire » l’arrestation de Michael Kovrig et de Michael Spavor. Il a aussi condamné comme « inacceptable et injuste » la peine de 11 ans de prison infligée à M. Spavor le 11 août par la justice chinoise. Il estime cependant que la procédure d’extradition de la femme d’affaires Meng Wanzhou doit suivre son cours devant la justice. Autrement cela équivaudrait à plier devant le chantage du régime chinois. Voici ce qu’en pensent les principaux partis de l’opposition.

Parti conservateur : la ligne dure

Le Parti conservateur mise sur la ligne dure face à la Chine. « Suite à la détention arbitraire des deux Michael, et du comportement de la Chine envers les Ouïghours, nous avons adopté plusieurs politiques pour contrer la menace que pose la Chine pour les pays libres », écrit le porte-parole du parti, Axel Rioux. Parmi les menaces brandies par les conservateurs : retirer le Canada de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures dirigée par la Chine, appliquer des sanctions dans le cadre de la loi Magnitski, bloquer le réseau 5G canadien à Huawei.

NPD : la diplomatie

« Le gouvernement canadien doit utiliser tous les outils diplomatiques dont il dispose pour ramener Michael Kovrig, Michael Spavor et Robert Schellenberg (Canadien condamné à mort pour trafic de narcotiques) au Canada », affirme le NPD dans une déclaration écrite acheminée à La Presse. Quant à l’extradition de Meng Wanzhou, le NPD affirme que le processus doit suivre son cours, puisque le dossier est actuellement devant les tribunaux.

Bloc québécois : faire pression sur Washington

Ottawa a raté l’occasion de traiter la demande d’extradition de manière politique dès le départ, mais une fois que le dossier s’est retrouvé devant les tribunaux, il faut laisser la justice suivre son cours, affirme le député Stéphane Bergeron. « Mais il ne faut pas baisser les bras pour autant », dit-il. La solution passe par des pressions diplomatiques sur Washington, dans l’espoir que l’administration Biden laisse tomber sa demande d’extradition.

Parti vert : pour une politique sur la Chine

Le Parti vert déplore la manière dont « les deux Michael » et le système judiciaire canadien ont été coincés dans un conflit géopolitique opposant la Chine et les États-Unis. Il croit que le processus judiciaire concernant Meng Wanzhou doit suivre son cours : « le Canada ne doit pas donner l’impression de plier sous la pression d’un régime autoritaire », affirment les Verts dans une déclaration écrite. Ils ajoutent que le Canada doit se doter d’une politique claire à l’égard de la Chine, qu’il s’agisse du génocide des Ouïghours ou de la technologie 5G de Huawei.