Le pays tourne au ralenti alors que l’application anti-COVID-19 force près de 2 millions de personnes à s’isoler

Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

La frénésie du Freedom Day aura été de courte durée.

Quatre jours après avoir levé les dernières mesures de confinement anti-COVID-19, le Royaume-Uni se retrouve avec un nouveau problème sur les bras : la « pingdémie ».

Alors que le variant Delta continue de faire des ravages au pays, près de deux millions de personnes ont dû se reconfiner pendant 10 jours depuis le mois de juin, après avoir reçu une notification les avisant qu’elles avaient été en contact avec des personnes infectées au coronavirus.

Transmis par l’application mobile des autorités sanitaires britanniques, le message « Vous devez vous isoler immédiatement » est accompagné d’une d’alerte avec un son de clochette, d’où le terme pingdemic, contraction des mots ping (le son émis par votre téléphone) et pandemic (pandémie).

Cette nouvelle trouvaille lexicale peut faire sourire, mais ses conséquences n’ont rien de drôle. Sur la seule semaine finissant le 14 juillet, plus de 600 000 Britanniques ont été forcés de se mettre en quarantaine, notamment le premier ministre Boris Johnson et le chef de l’opposition travailliste Keir Starmer. En date du 18 juillet, ils étaient 1,73 million en « auto-isolement », pour une population de 66,5 millions d’habitants.

Cette quarantaine a des effets inattendus sur le roulement de l’économie britannique, puisqu’elle affecte de nombreux secteurs, soudainement privés de ressources humaines.

Faute d’employés, de nombreux magasins ont été contraints de fermer leurs portes ou de réduire leurs heures d’ouverture, tandis que certains peinent à garnir leurs rayons.

Le British Retail Consortium (BRC), fédération des distributeurs, a exhorté le gouvernement Johnson à assouplir les règles relatives aux cas contacts, dénonçant une situation « intenable ».

La chaîne de supermarchés Iceland a notamment indiqué qu’elle devrait recruter 2000 travailleurs temporaires pour pallier le manque d’effectifs. Sur les ondes de la BBC, son directeur général, Richard Walker, a toutefois appelé les clients à ne pas se livrer à des achats de panique, les rayons vides restant selon lui « des incidents isolés ».

PHOTO JUSTIN TALLIS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Une cliente d’un supermarché se tient près d’un écriteau indiquant que des produits sont en rupture de stock en raison d’une demande élevée.

Les transporteurs routiers, centraux dans l’approvisionnement des magasins, ont également dit faire face à un manque de main-d’œuvre, accentuant une pénurie chronique attribuée en partie au Brexit.

« Nous avons évidemment conscience de l’impact ressenti par certains secteurs et nous travaillons étroitement avec eux », a commenté un porte-parole de Boris Johnson, assurant qu’il n’y avait « pas de problème » en termes d’approvisionnements et que la chaîne logistique alimentaire était « résistante ».

Il a souligné que l’isolement était un « outil très important » contre la COVID-19, alors que les cas de contamination oscillent entre 40 000 et 45 000 par jour, selon la Santé britannique.

Un chiffre qui n’a pas empêché le premier ministre de Boris Johnson d’aller de l’avant avec la dernière étape de son plan de déconfinement, avec l’ouverture lundi des discothèques et la fin du port du masque obligatoire dans les lieux fermés, une décision justifiée par le fait que 55 % de la population britannique est entièrement vaccinée.

#supprimel’appli

Selon la BBC, plus de 26 millions de personnes auraient téléchargé l’application NHS COVID de façon volontaire depuis de son introduction l’automne dernier, en Angleterre et au pays de Galles.

Mais en raison de ses répercussions, elles seraient de plus en plus nombreuses à la supprimer de leur téléphone, de crainte de voir leur « liberté retrouvée » à nouveau confisquée ou leurs vacances compromises.

Selon la BBC, certains employeurs encouragent même leurs employés à se défaire de l’application, de crainte de faire face à un problème de sous-effectifs.

Aucun chiffre officiel n’existe sur la question. Mais une étude du University College de Londres, rapportée par la BBC, suggère qu’entre 8 et 11 % des gens auraient supprimé l’application.

Sur Twitter, le mouvement #deletetheapp (#supprimel’appli) incite de son côté les usagers à se débarrasser de cet encombrant outil sanitaire, en dénonçant dans la foulée la piètre gestion de la crise sanitaire par le gouvernement conservateur de Boris Johnson. Il est aussi rapporté qu’en Angleterre, beaucoup de gens continuent de porter le masque dans les lieux clos, même si ce n’est plus obligatoire depuis lundi.

« Pour être honnête, le “Jour de la liberté” n’a pas changé grand-chose. Les gens ici sont inquiets de l’augmentation des cas et ne font pas confiance à Boris [Johnson] pour nous sortir de la pandémie », confie Sam Powers. Cette résidante de Brighton, mère de deux adolescents, avoue avoir aussi supprimé l’application, « au cas où cela nous empêcherait de voyager ».

Le chaos causé par l’application NHS COVID est d’autant plus grand qu’elle concerne aussi les personnes doublement vaccinées, au moins jusqu’au 16 août. Les seules exemptions concernent les travailleurs dits « essentiels » comme les employés du chemin de fer et de la santé.

Chef du service de maladies infectieuses à l’Hôpital général juif de Montréal, le DKarl Weiss doute pour sa part de la nécessité d’une telle application « dans le contexte d’une campagne de vaccination ». Mais il ajoute que tous les moyens sont bons pour freiner la reprise épidémique.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Le DKarl Weiss

Il n’y a jamais une seule chose qui est une solution à tout. Dans ce cas-ci, toutes les mesures ont leur importance. La vaccination, le port du masque, le traçage rapide, le contrôle des frontières.

Le DKarl Weiss, chef du service de maladies infectieuses à l’Hôpital général juif de Montréal

« Dans ce sens, l’isolement par application peut être une bonne mesure. Mais il faut qu’elle soit appliquée à la bonne population, c’est-à-dire aux personnes non vaccinées. Si vous dites à une personne doublement vaccinée qu’elle a été en contact avec quelqu’un qui a eu la COVID, je vois moins l’utilité… »

Avec l’Agence France-Presse

Un chiffre qui ne cesse de croître

Le nombre de Britanniques mis en isolement par l'application NHS COVID pourrait monter à 5,2 millions à la mi-août « si le gouvernement ne change pas son approche ». En tout, 5,8 millions de Britanniques auraient été forcés de s’isoler depuis la mi-mai.

Source : The Adam Smith Institute

46 millions

Nombre de Britanniques ayant reçu au moins une dose de vaccin, sur une population de 66,5 millions.

128 980

Nombre de décès liés au coronavirus en Grande-Bretagne, un record européen.

Source : gouvernement britannique