Le 9 février dernier, l’équipe scientifique des Émirats arabes unis, composée à 80 % de femmes, est entrée dans l’histoire en réussissant à placer sa sonde Hope en orbite autour de Mars. La forte présence féminine au sein de l’équipe n’est pas un hasard, alors que les femmes émiraties représentent la majorité des étudiants dans les domaines scientifiques, ce qui va à l’encontre de la tendance mondiale.

Alice Girard-Bossé Alice Girard-Bossé
La Presse

« Dans les pays du Moyen-Orient, beaucoup de familles poussent les femmes à s’éduquer », explique le professeur d’histoire Jörg Matthias Determann, de l’Université du Commonwealth de Virginie au Qatar, spécialiste de la science spatiale dans le monde arabe. « La société donne souvent comme option aux filles de poursuivre des études supérieures ou de se marier vers 18 ou 19 ans. Si une fille ne veut pas se marier jeune, elle doit aller à l’université. »

Bien que les femmes émiraties soient autorisées à conduire, à voter et à travailler, la majorité d’entre elles doivent obtenir l’approbation d’un tuteur masculin pour se marier ou faire certaines activités. En plus de repousser le mariage, poursuivre les études permet donc aux femmes de sortir de la maison et de s’épanouir, soutient Halima Elbiaze, professeure au département d’informatique et directrice adjointe du Centre institutionnel de recherche LATECE à l’Université du Québec à Montréal.

Dans les pays du Golfe, comme les Émirats arabes unis, les femmes peuvent sortir, mais c’est très surveillé, indique-t-elle. « Elles ne peuvent pas sortir chaque jour pour aller faire du magasinage ou prendre un café. Ça peut arriver une fois par mois. » En revanche, si les femmes poursuivent leurs études, elles auront plus d’occasions de sortir de la maison.

Aux Émirats arabes unis, les femmes représentent 70 % de tous les diplômés universitaires, et 56 % dans les programmes de science, technologie, ingénierie et mathématiques (STIM), selon les données gouvernementales.

Plus frappant encore, près de 80 % des personnes inscrites en informatique sont des femmes, ce qui se classe bien au-dessus des 19 % du Québec.

Bien que la proportion des femmes en science soit très élevée, cela ne garantit pas qu’elles aient un accès équitable à l’emploi par la suite. « Au Moyen-Orient, les femmes représentent une proportion élevée des étudiants en STIM, mais elles peuvent représenter très peu de la population active, parce qu’il y a des barrières à l’emploi », indique Marie-Jean Meurs, professeure au département d’informatique de l’Université du Québec à Montréal.

Prestige, pouvoir, argent

Dans les pays arabes, les hommes tendent à graviter vers des positions payantes, qui ont du pouvoir et qui ont un haut niveau de prestige, affirme M. Determann. « C’est pour ça que dans les États arabes du Golfe, on voit beaucoup d’hommes qui essaient de travailler au gouvernement ou en affaires », dit-il. Selon les données gouvernementales, les hommes chefs d’entreprise représentent 90 % du secteur privé.

Les hommes qui choisissent de poursuivre leurs études universitaires occuperont souvent les métiers de professeurs universitaires, qui ont un certain niveau de prestige et un bon salaire, indique M. Determann. Les femmes, qui ont beaucoup d’études, se retrouvent donc à occuper en grande majorité les postes d’assistants de recherche ou de techniciens de laboratoire. « Ce sont des emplois qui demandent beaucoup d’études, mais qui ne sont pas très prestigieux, ni bien rémunérés », se désole le spécialiste.

Mme Meurs précise que c’est un phénomène qui se produit à l’échelle mondiale.

Globalement, plus un domaine scientifique est lucratif et qu’on y trouve de la notoriété et du pouvoir, plus le nombre de chercheurs est déséquilibré en faveur des hommes.

Marie-Jean Meurs, professeure au département d’informatique de l’Université du Québec à Montréal

Elle ajoute que le domaine des STIM est souvent associé à des positions de pouvoir qui sont, dans le monde entier, plus accessibles aux hommes qu’aux femmes.

Une société en changement

La société et les normes sociales dans les pays arabes ont énormément changé au cours des dernières années, affirme M. Determann. « Il y a de plus en plus de femmes qui ont des positions d’autorité ou qui sont entrepreneures. Je pense que la visibilité des femmes dans la sphère publique augmente énormément », explique-t-il.

Bien que les femmes émiraties puissent de plus en plus décrocher des rôles de pouvoir, il n’y a toujours pas de lois ou de mesures gouvernementales comme celles du Canada pour atteindre la parité, explique Mme Elbiaze. « Une femme doit travailler plus dur qu’un homme pour se prouver », dit-elle.

Les Émirats arabes unis ont des règles qui ont toujours été en faveur des hommes, renchérit M. Determann.

Il y a des femmes qui ont des positions de pouvoir, mais ce sont encore les hommes qui dominent.

Jörg Matthias Determann, professeur d’histoire à l’Université du Commonwealth de Virginie au Qatar

À ce jour, ce sont encore les hommes qui dirigent les ministères les plus influents au gouvernement, indique-t-il. Le ministre des Affaires étrangères, le ministre de la Défense et les ministres qui contrôlent les forces de l’ordre sont encore dirigés par les hommes. En contrepartie, les ministères de la Science, de la Santé et de l’Éducation ont grandement augmenté leur présence féminine. « On voit qu’il y a du changement », dit-il.

PHOTO CHRISTOPHER PIKE, ARCHIVES REUTERS

Sarah bint Yousef Al Amiri est ministre d’État dédiée aux hautes technologies au sein du cabinet des Émirats arabes unis. Elle préside aussi l’Agence spatiale du pays.

Le paradoxe

« Plus un pays est égalitaire et prospère, moins on trouve de femmes en sciences. C’est difficile à comprendre », indique Mme Elbiaze. C’est le cas notamment du Canada, qui tente depuis des années d’encourager les étudiantes à choisir une carrière en sciences pures.

Malgré leurs initiatives, ces mesures arrivent souvent déjà trop tard, affirme Mme Elbiaze. « Il faut avoir une intervention bien avant l’université et le cégep. C’est vers le primaire et le secondaire qu’il faut faire connaître les femmes en sciences », explique-t-elle.

« Il faut éveiller les jeunes aux sciences le plus tôt possible, parce que quand les enfants arrivent au secondaire, ils savent déjà s’ils vont aller en sciences ou non », renchérit explique Isabelle Marcotte, vice-doyenne à la recherche à la faculté des sciences et professeure de chimie à l’Université du Québec à Montréal.

Selon elle, il est primordial d’avoir des modèles féminins, afin d’encourager les femmes à se lancer dans les sciences.

C’est la situation inverse qui se produit aux Émirats arabes unis, alors que le pays manque de modèles masculins dans le domaine scientifique. « On incite les hommes scientifiques à visiter les écoles et encourager les garçons à avoir une carrière en sciences. Il faut montrer aux jeunes qu’on peut devenir un scientifique, peu importe son genre », ajoute M. Determann.

Plaidoyer pour la parité

Les spécialistes rappellent l’importance d’avoir une parité en sciences, peu importe le pays. « Si la moitié de la population n’est pas présente dans un domaine, elle ne peut pas exprimer sa façon de voir les choses. On est en plein dans un problème de diversité dont nos sociétés souffrent depuis fort longtemps », soutient Mme Meurs.

Si un groupe de réflexion n’est pas représentatif de l’ensemble des usagers, il y a plus de risques qu’il prenne des décisions qui sont orientées vers son propre groupe, indique-t-elle. « Ce n’est pas pour être gentil qu’on veut 50 % d’hommes et 50 % de femmes, c’est pour ne pas ignorer les besoins d’une partie de la population », conclut Mme Meurs.