La pandémie de COVID-19 risque d’avoir des conséquences tragiques pour les dizaines de milliers de réfugiés et demandeurs d’asile qui s’entassent dans des camps insalubres, que ce soit dans les îles grecques, au Moyen-Orient ou au Mexique, à la frontière des États-Unis. Les agences humanitaires sont engagées dans une course contre la montre pour prévenir la contagion.

Agnes Gruda Agnes Gruda
La Presse

Ils sont 20 000 demandeurs d’asile à essayer de survivre dans un camp conçu pour 3000 personnes. Ils affrontent le froid, la faim, la gale, les maladies, l’insalubrité. Et maintenant, par-dessus tout ça, il y a la menace de la COVID-19.

Le camp de Moria, dans l’île de Lesbos, en Grèce, déborde dans les oliveraies voisines. Ses sentiers boueux sont jonchés de déchets.

« Dans certaines zones du camp, il y a un robinet pour 1000 ou 1300 personnes, et c’est la même chose pour les latrines », raconte Peter Caesar, porte-parole de Médecins sans frontières (MSF) joint à Moria.

Les gens passent leurs journées à faire la queue pour tout : pour la distribution de nourriture, de couches, ou pour leurs démarches administratives, explique ce représentant de MSF. Ils peuvent attendre deux heures, en groupe, pour avoir accès aux douches. Et ils dorment à six ou huit dans des tentes improvisées.

« À Moria, 20 000 migrants vivent entassés les uns sur les autres, c’est impossible pour eux de garder leurs distances », tranche le responsable de MSF.

La distanciation sociale, oubliez ça. Impossible aussi de respecter la règle numéro un pour freiner la propagation de la COVID-19 : se laver fréquemment les mains avec du savon. Car la plupart du temps, du savon, il n’y en a pas.

« Garder 20 000 personnes dans des conditions complètement contraires à ce qu’on fait ailleurs, c’est scandaleux », s’indigne Peter Caesar. MSF appelle d’ailleurs à l’évacuation de ce camp pour empêcher la catastrophe. Mais pour aller où ?

Honte de l’Europe

Moria est l’une des zones névralgiques européennes (hotspots) où sont traitées les demandes d’asile des migrants qui ont traversé la mer Égée à partir de la Turquie. Ce camp est connu pour ses conditions de vie abominables. Dans un livre paru en mai 2019, l’ancien rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation Jean Ziegler l’a décrit comme « la honte de l’Europe ».

Depuis que la Grèce a suspendu le traitement de nouvelles demandes, le 1er mars dernier, les arrivées ont pratiquement cessé.

Mais le processus de traitement des demandes d’asile a carrément arrêté, lui aussi, avec l’explosion de la COVID-19.

Les frontières se ferment. L’espoir de quitter Lesbos pour commencer une nouvelle vie s’étiole.

« Aucun pays ne va accepter les gens de Moria en ce moment », estime Katie Emm, de la Health Bridge Medical Organization, une ONG présente à Moria. Les migrants de Moria sont pris au piège.

Jeudi, le gouvernement grec a annoncé une série de mesures pour prévenir la propagation du coronavirus à Moria. Le territoire du camp sera encerclé par des barbelés, les sorties et les entrées seront radicalement réduites. Le camp sera dorénavant desservi par trois médecins et on y aménagera une unité d’isolement. La Grèce veut empêcher la contagion qui serait forcément tragique.

Car les habitants de Moria forment une population extrêmement vulnérable. « Leur système immunitaire est à terre, les gens souffrent de fatigue chronique, ils n’arrivent pas à dormir, un simple rhume peut durer un mois, je ne vois personne qui pourrait soutenir des symptômes comme ceux de la COVID-19 », s’inquiète Katie Emm.

Elle est heureuse de constater que les autorités grecques dépêcheront enfin des médecins à Moria, d’autant plus que les travailleurs humanitaires étrangers rentrent massivement chez eux. Plus de la moitié sont partis depuis le début de la pandémie. Mais une unité d’isolement et trois médecins, en cas de contagion, ne suffiraient pas à soigner les malades dont le nombre ne pourrait qu’exploser.

D’autant plus que les ressources médicales de Lesbos sont limitées. Un hôpital, à peine huit lits d’isolement. « S’il y a 50 malades, ils ne seront pas capables de les soigner, dit Peter Caesar. L’hôpital n’a pas la capacité d’assumer la COVID-19 à Moria. »

Pour l’instant, un seul cas d’infection a été recensé dans l’île de Lesbos, à une trentaine de kilomètres du camp. En clôturant le camp, la Grèce essaie d’empêcher la contagion. Mais pour Katie Emm, c’est surtout une manière « de gagner du temps pour mieux se préparer » à l’arrivée du coronavirus.

À risque au Mexique, au Bangladesh, en Syrie

L’arrivée du coronavirus pourrait aussi déclencher une tragédie ailleurs. À Matamoros, à la frontière mexicano-américaine, un camp de fortune abrite quelques milliers de demandeurs d’asile refoulés au Mexique en attendant que leur dossier soit traité.

« Ce camp réunit plusieurs facteurs de risque, il est surpeuplé, les installations sont rudimentaires, les services médicaux sont minimalistes et les infrastructures sanitaires sont inadéquates », affirme Alex Neve, secrétaire général du bureau canadien d’Amnistie internationale.

Comme à Moria, les migrants de Matamoros ont une santé fragile, relate Alex Neve, qui a visité ce camp l’automne dernier. Beaucoup souffrent de problèmes respiratoires. En cas de contagion au coronavirus, cette fragilité pourrait s’avérer fatale.

Alex Neve a aussi visité, il y a un an, les camps de réfugiés rohingya, au Bangladesh. « Je suis hanté par ces images, je n’arrête pas de penser à quel point une contagion y serait désastreuse. »

Même chose pour le million de réfugiés syriens qui ont fui les bombes pour se réfugier à la frontière de la Turquie, et qui n’ont nulle part où aller, eux non plus.

Face à la progression de l’épidémie, les camps de réfugiés créent « une immense inquiétude », dit Joseph Belliveau, directeur général de MSF Canada.

Ils sont tous surpeuplés, leurs habitants ont un système immunitaire affaibli et souffrent souvent d’autres maladies, comme la tuberculose. « Dès qu’un virus entrera dans un de ces camps, il fera des ravages. »