Comparution par vidéo préenregistrée. Codes secrets. Témoins haut placés qui refusent de parler... L'enquête menée par le département de la Justice pour exposer les méthodes d'évasion fiscale de milliardaires américains ressemble à un roman d'Ian Fleming.

Nicolas Bérubé

Au centre du scandale: un ex-employé d'une banque du Liechtenstein qui vit aujourd'hui en exil sous une nouvelle identité. Les accusations qu'il porte sont si sérieuses que les personnes visées refusent d'y répondre, préférant invoquer le cinquième amendement de la Constitution, qui permet de refuser de s'incriminer soi-même.

Lors d'une comparution vidéo devant un comité du Sénat, jeudi, Heinrich Kieber, qui travaillait pour la banque LGT, a détaillé le fonctionnement d'un «système bancaire ultrasecret utilisé par des centaines d'Américains les plus riches pour frauder le fisc». Pas moins de 100 milliards de dollars répartis dans 19 000 comptes auraient ainsi échappé au gouvernement américain, note un rapport du Sénat.

Parmi les accusés se trouve Peter Lowy, homme d'affaires de Beverly Hills dont la famille contrôle The Westfield Group, la plus grande firme de centres commerciaux du monde.

«En consultant des milliers de documents, j'ai eu une image très nette des trucs employés par la banque pour aider ses clients à éviter le fisc, les créanciers et même les enquêteurs internationaux», a dit M. Kieber.

La banque donnait des recommandations à ses riches clients sur la façon de garder les comptes secrets à l'abri des agents gouvernementaux, a dit le délateur, dont seule la silhouette était visible dans sa comparution vidéo, enregistrée à l'avance.

«La première règle est de ne révéler à personne l'existence des comptes. Il ne faut pas en parler à sa famille ou à son avocat. Toute relation humaine peut mal tourner.»

Les clients ne devaient appeler la banque qu'en cas d'extrême urgence. «Et jamais à partir du bureau ou de la maison... toujours à partir d'un téléphone public. Il ne fallait pas dire son nom, tout le monde parlait en codes.»

Pour ne pas éveiller les soupçons, la banque LGT recommandait à ses clients de faire les transferts dans des divisions fictives dont certaines étaient situées au Canada. La banque suisse UBS faisait également partie du système, a-t-il dit.

M. Kieber s'est enfui en 2003 avec 12 000 pages de documents bancaires. Aujourd'hui, le délateur, véritable «Deep Throat» à la Watergate, vit en exil et sous la protection de la police après avoir fourni de l'information à la Grande-Bretagne, à l'Allemagne et aux États-Unis. Et il a fait fortune au passage: le gouvernement allemand a déclaré avoir payé des millions d'euros en échange de ses données.

Le responsable du comité ad hoc chargé d'étudier la question, le sénateur Carl Levin, a dit que l'enquête «levait le voile» sur le secret bancaire qui permet aux riches de cacher de l'argent. «Les documents montrent qu'il y a un système où les principaux dirigeants de ces banques savaient que de telles activités avaient lieu, et approuvaient ces activités», a-t-il dit.

Les clients de LGT qui ont reçu l'ordre d'assister aux audiences ont refusé de parler, invoquant le cinquième amendement.

Jeudi, la banque suisse UBS, dont de hauts dirigeants ont plaidé coupable dans cette affaire d'évasion fiscale cette année, a annoncé qu'elle cessait de fournir ses services financiers controversés à ses clients des États-Unis.

L'un des patrons condamnés, Bradley Birkenfeld, a révélé que 80 banquiers d'UBS se rendaient aux États-Unis de quatre à six fois par année pour vendre leurs services «secrets» aux riches Américains.

«L'objectif était de rencontrer le plus de personnes riches possible, a-t-il dit au Sénat. Il fallait les trouver, parler avec elles et les intéresser à nos services bancaires spéciaux.»