Aujourd'hui, des diplomates de l'Iran et des États-Unis s'assoiront face à face. Pour la première fois, ils discuteront du programme nucléaire iranien. Hier, le régime des ayatollahs s'est dit prêt à discuter de l'ouverture d'un bureau diplomatique américain à Téhéran et du rétablissement de vols directs entre l'Iran et les États-Unis. Tout un revirement de situation pour deux pays qui, la semaine dernière encore, n'échangeaient que des menaces. Mais est-ce assez pour oublier des décennies de méfiance?

Richard Hétu COLLABORATION SPéCIALE

À en croire le célèbre journaliste Seymour Hersh, les Forces américaines mènent des opérations clandestines en Iran. Elles capturent des membres d'Al-Qods, section «commando» des Gardiens de la révolution, avant de les emmener en Irak pour les soumettre à des interrogatoires.

«Préparer le champ de bataille»,le titre du dernier article de Hersh, publié au début du mois dans le magazine New Yorker, laissait entendre que l'administration Bush songeait toujours à déclencher une troisième guerre. Ce journaliste a notamment révélé le massacre de My Lai en 1968 et le scandale d'Abou Ghraïb en 2004, on prête attention à ses découvertes.

Mais, selon toute vraisemblance, il n'y aura pas de guerre contre l'Iran au cours du dernier mandat du président Bush. Et les États-Unis disent peut-être la vérité lorsqu'ils nient catégoriquement mener à partir de l'Irak des opérations clandestines en Iran.

«Ne pensez-vous pas que l'Iran se serait plaint si les forces américaines avaient kidnappé des membres d'Al-Qods pour les emmener en Irak? Ne pensez-vous pas qu'il y aurait eu des coups de feu, des blessés? Il n'y a pas l'ombre d'une preuve que des forces américaines aient opéré à l'intérieur de l'Iran», a lancé Gary Sick au cours d'une entrevue téléphonique cette semaine.

Ancien membre du Conseil pour la sécurité nationale sous les présidents Ford, Carter et Reagan, Gary Sick est l'un des spécialistes de l'Iran les plus respectés aux États-Unis. Aujourd'hui professeur à l'Université Columbia, il prend garde de critiquer toutes les révélations de Seymour Hersh. Dans son dernier article, le journaliste affirme que les dirigeants du Congrès américain ont accepté, à la fin de l'année dernière, à la demande du président Bush, de financer une nette intensification des opérations secrètes contre l'Iran.

Une enveloppe de 400 millions de dollars aurait ainsi été accordée pour soutenir les minorités et les organisations dissidentes en Iran et obtenir des renseignements sur les installations nucléaires iraniennes. Au cours des derniers mois, des rebelles se sont livrés à des attaques contre des membres d'Al-Qods et des policiers iraniens. Selon Gary Sick, le soutien américain à ces groupes ne fait guère de doute.

«C'est une façon de dire aux Iraniens: «Écoutez, soyez prudents, voilà le genre de choses que nous pouvons faire.» Mais ces groupes ne menacent pas la stabilité du régime iranien», précise le professeur Sick.

Loin de préparer la guerre contre l'Iran, l'administration Bush semble résolue à emprunter la voie diplomatique pour faire face à sa crainte d'un Iran nucléaire. Ainsi, le président Bush a fait une volte-face spectaculaire cette semaine en donnant le feu vert à la participation d'un diplomate américain de haut rang à une rencontre aujourd'hui entre le chef de la diplomatie de l'Union européenne, Javier Solana, et le négociateur iranien Saïd Jalili. Cette rencontre se déroule aujourd'hui à Genève.

Changement de politique

Depuis des mois, l'administration américaine répétait que les États-Unis ne négocieraient avec l'Iran que s'il suspendait ses activités d'enrichissement d'uranium.

«L'administration américaine ne veut pas de conflit. Il a été clairement démontré que les États-Unis ont choisi l'option diplomatique», a commenté Anthony Cordesman, expert en matière de sécurité nationale au Centre d'études stratégiques et internationales, un groupe de recherche de Washington.

Plusieurs facteurs ont influencé le choix de l'administration Bush, dont le déplacement de son centre de gravité. Dick Cheney, partisan de la méthode forte contre l'Iran, a perdu de son influence auprès du président au profit de la secrétaire d'État, Condoleezza Rice, et du secrétaire à la Défense, Robert Gates, partisans de la voie diplomatique.

John Bolton, ex-ambassadeur américain aux Nations unies, a exprimé cette semaine le mécontentement de plusieurs néoconservateurs à l'égard de ce changement de politique. «Au lieu de débattre de la poursuite de cinq années d'échecs diplomatiques, nous devrions examiner intensément quelle sera la coopération américaine offerte à Israël pendant, durant et après une attaque contre l'Iran», a-t-il écrit mardi dans les pages du Wall Street Journal.

Or, selon Anthony Cordesman, le chef d'état-major interarmes américain, Michael Mullen, s'est lui-même rendu en Israël récemment pour dire aux responsables de ce pays qu'ils n'avaient pas le «feu vert» américain pour attaquer l'Iran.

Lors d'une conférence de presse à son retour à Washington, l'amiral Mullen a déclaré qu'«ouvrir un troisième front» en Iran «serait extrêmement lourd du point de vue militaire».

«Je suis convaincu que la solution réside toujours dans l'utilisation d'autres éléments de pouvoir national pour inciter l'Iran à changer de comportement, notamment des pressions diplomatiques, financières et internationales», a-t-il dit.