Anabelle Nicoud LA PRESSE

Ce n'est pas parce que c'est impossible que c'est infaisable, pourrait dire Martin Villeneuve. Scénariste et directeur artistique, Villeneuve a réuni pour la version cinéma des deux tomes de son roman-photo Mars et Avril, tout ce que le Québec - et la Belgique! - compte de talent créatif. Robert Lepage, Guy Laliberté, François Schuiten ou encore le spécialiste des effets spéciaux Marc Côté.

Tous ont accepté de participer, de près ou de loin, à un long métrage doté d'un budget riquiqui : 1,25 million. La Presse a rencontré le réalisateur au moment où s'amorce une longue post-production.

Les studios Fake (d'où sont sortis Next Floor, The Young Victoria ou encore C.R.A.Z.Y.) sont un peu sa deuxième maison. Martin Villeneuve connaît les couloirs et autres salles de travail comme sa poche et pour cause: il a passé deux ans à préparer la production de Mars et Avril. Après 22 jours de tournage, il vient d'entamer un an et demi de post-production.

Mars et Avril est une fable amoureuse, un objet cinématographique difficile à identifier. Une plongée aussi dans l'imagination fertile du réalisateur. Jugez plutôt: nous sommes au milieu du XXIe siècle. Jacob, musicien sex-symbol (Jacques Languirand), découvre l'amour auprès d'une jeune photographe, Avril (Caroline Dhavernas).

Jacob joue des instruments inspirés par le corps, les formes et autres voluptés des femmes. Avril est aussi la muse et amie d'Arthur (Paul Ahmarani), fils d'un cosmologue (Robert Lepage). Autour du quatuor de personnages tourne un trio de musiciens (Gabriel Gascon, Marcel Sabourin et André Montmorency) ainsi qu'un pneumatologue métaphysicien (Jean Marchand, le maître de cérémonie de Next Floor) et une bande de «marsonautes».

Un univers signé François Schuiten

Tous gravitent dans un univers tourné à moitié dans le monde réel, à moitié dans le virtuel, tantôt punk, tantôt épuré. Martin Villeneuve et Sylvain Théroux, superviseur des effets spéciaux, amènent à l'écran les décors créés sur mesure par le bédéiste belge François Schuiten. Une idole de Martin Villeneuve, mais aussi un maître de la BD dont la dernière collaboration pour le 7e art remonte à la superproduction hollywoodienne The Golden Compass.

Pour Mars et Avril, Schuiten imagine une biosphère coiffant un gratte-ciel, un bar en forme de musée Guggenheim «à l'envers» allant sous le Saint-Laurent, le tout dans un Montréal utopique. Villeneuve, lui, crée une télévision en 3D ou un Robert Lepage dont le visage, en hologramme, couronne le corps d'un mime (Jean Asselin).

«Sur le plateau de tournage, ce que l'on fait, c'est une petite partie de la mosaïque, ce n'est jamais l'image finale», précise Martin Villeneuve. Une bonne moitié de Mars et Avril a donc été tournée devant des écrans verts pour les effets spéciaux.

Or, si les effets spéciaux constituent une étape indispensable à la production de Mars et Avril, le tournage proprement dit n'en a pas été moins soigné. Martin Villeneuve a fait appel au coiffeur de Robert Lepage, Richard Hansen, pour les coiffures, ainsi qu'à la costumière Marianne Carter. Sans budget hollywoodien, Villeneuve propose aux artistes de travailler «dans l'urgence et la liberté créative». «Je leur donnais plus de marge de manoeuvre», explique-t-il.

Un allié inattendu


Pour trouver les six instruments musicaux et féminins inventés par le personnage de Jacques Languirand, Martin Villeneuve a fait appel au sculpteur Dominique Engel. Là encore, le budget limité a posé problème, mais qu'à cela ne tienne, Martin Villeneuve a convaincu un amateur d'art qui s'était pourtant bien juré de ne jamais financer des films québécois: Guy Laliberté. Le fondateur du Cirque du Soleil a accepté d'acheter les oeuvres pour lui-même, tout en laissant «carte blanche» aux créateurs du film.

«Il y a, pour Mars et Avril, une convergence d'éléments très fragiles. Les acteurs pouvaient ne plus être disponibles, la maison de Robert Lepage, (qui devait produire le film) a fait faillite, reconnaît-il. Mais j'avais des piliers, comme Marc Côté, pour me dire que je ne suis pas le seul fou à tenir le projet. Les gens qui étaient là étaient là pour vrai.»

Très attaché au projet qu'il porte depuis 10 ans, Martin Villeneuve reconnaît que «chaque étape terminée est un deuil à faire». «Après un tournage, c'est comme si la famille qui s'est créée se fait dissoudre. Ce n'est pas facile, et pour moi, il va sans dire que c'est un projet important.»

Cette première réalisation, si atypique soit-elle, a conforté Martin Villeneuve dans ses aspirations: «Je ne savais pas ce qu'était le bonheur en termes professionnels avant de faire un film, ça a vraiment changé ma vie.»

Mars et Avril, de Martin Villeneuve, est produit par Marc Côté et Martin Villeneuve avec le soutien de la SODEC et du Téléfilm Canada. Tourné en deux blocs (septembre 2008 avec Robert Lepage, en avril 2009 pour le bloc principal avec l'ensemble des comédiens), Mars et Avril sera en post-production pendant encore un an et demi. Il sera distribué par Alliance Vivafilm.