(Bangkok) Le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, Palme d’or en 2010, est un artiste à la lisière du cinéma et de l’art contemporain, dont l’œuvre, empreinte de mythologie et d’onirisme, explore le surnaturel.

Stéphane DELFOUR Agence France-Presse

« Pour moi, la réalisation d’un film, l’expérience de regarder un film, c’est comme un rêve. C’est immersif », déclarait dans entretien à l’AFP avant le festival cette figure du cinéma d’art et d’essai et de la nouvelle vague thaïlandaise, apparue à la fin des années 1990.

Le film qu’il présente cette année en compétition officielle, Memoria, joué en anglais et en espagnol avec Tilda Swinton et Jeanne Balibar, est son premier film tourné hors de Thaïlande, en Colombie.

Tilda Swinton y joue une botaniste spécialiste des orchidées et prise d’hallucinations sonores, des grands « bang » qu’elle est la seule à entendre et qu’elle va essayer de comprendre.

Jusqu’ici, Apichatpong explorait le rapport aux fantômes dans son pays. Dans Oncle Boonme, celui qui se souvient de ses vies antérieures, sacré à Cannes, il racontait l’histoire d’un homme dialoguant avec sa femme morte et son fils disparu.

Son univers, la jungle et les fantômes

Né le 16 juillet 1970 à Bangkok, le réalisateur a grandi dans une province reculée du nord-est de la Thaïlande où ses parents exerçaient comme médecins dans le petit hôpital de Khon Kaen.

Ils y occupaient un logement de fonction et l’enfant a été marqué par les bruits et l’ambiance caractéristiques de l’univers hospitalier.

Il a étudié l’architecture avant de partir aux États-Unis, à Chicago, où il se forme au cinéma expérimental et à l’art contemporain.

De retour en Thaïlande, il entame un travail de plasticien en réalisant des installations vidéo.

Son premier long métrage, Mysterious object at noon, sort en 2000, mélange de réalité et de fiction, d’acteurs professionnels et amateurs.

Exposé à Liverpool et Londres par le passé, il présente en ce moment à l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, près de Lyon, Periphery of the Night, une exposition personnelle mélangeant installations vidéo et poésie.

Installé dans une maison au milieu de la jungle près de Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande, l’artiste a créé sa propre société de production Kick the machine, qui lui permet de promouvoir un cinéma indépendant en marge d’une industrie nationale tournée vers les films d’action.

Un habitué de la Croisette

Victime de censure sous les différentes dictatures militaires, il s’est engagé l’année dernière auprès de la jeunesse thaïlandaise descendue en masse dans les rues.

Elle réclamait une réforme de la société, toujours sous l’influence de l’armée même si la démocratie est officiellement revenue en 2019, et de la monarchie, sujet tabou dans le royaume.

« Maintenant, le mouvement s’est calmé, mais je pense que le feu a commencé et que le pays est plein d’espoir […] Il va s’effondrer avant de se régénérer », a-t-il dit à l’AFP.

Apichatpong est un habitué de la Croisette. Outre sa Palme d’or, il a également remporté le prix Un certain regard en 2002 pour Blissfully yours et le Prix du jury en 2004 pour Tropical Malady dans lequel il abordait le thème de l’homosexualité.

En 2008, il a fait partie du jury du festival avec Jeanne Balibar, rencontrée à cette occasion.

Apichatpong présente également un autre film à Cannes cette année : un court métrage dans l’anthologie L’année de l’orage éternel, dans lequel sept réalisateurs du monde entier réfléchissent à la pandémie de COVID-19.

Et cette année, Cannes est « comme une célébration » du retour à une vie plus normale, estimait-il.

« Tout tourne autour de ce redémarrage, non seulement pour Cannes, mais aussi pour votre vie, pour ma vie, pour revoir ses amis finalement », a ajouté le cinéaste, pour qui Memoria est un acte d’amour.