On a connu Philémon Cimon il y a huit ans en hipster délicat et mélancolique. Le chanteur fait tout un virage ce printemps avec Pays, quatrième album en forme de retour aux sources qui l’a mené dans le Charlevoix de son enfance. Un voyage viscéral qui lui a permis de se nommer.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Philémon Cimon nous reçoit dans son appartement de la Petite Italie rempli d’objets vintage. On a peine à retrouver derrière sa barbe le jeune dandy au visage angélique qui chantait ses histoires d’amour désabusées. Mais on reconnaît vite le sourire, la voix haute au léger vibrato ainsi que l’intensité de l’auteur-compositeur-interprète qui refuse les compromis.

Faire ce quatrième album aura été une révélation ; on le comprend au fil d’une conversation de plus d’une heure pendant laquelle il parlera tant des films de Pierre Perrault que du journal de Jacques Cartier. C’est qu’en retournant à ce qu’il aimait le plus en musique — la simplicité, l’authenticité —, Philémon Cimon s’est rebranché sur son histoire.

D’abord son histoire personnelle, celle de son enfance passée à Saint-Joseph-de-la-Rive et à L’Isle-aux-Coudres, qui est imprégnée dans tout son corps.

« La grandeur, les odeurs, la vastitude du fleuve et des montagnes, l’étendue du terrain de jeu qu’était le village de Saint-Jos pour nous, ça me faisait basculer dans un monde où tout était possible et qui me dépassait. Chaque fois que j’y retourne, ça m’emmène au-delà de moi. »

Puis l’histoire du Québec, qui s’est immiscée dans le projet à force de creuser dans le passé.

« Je pensais que l’histoire du Québec était plate et pleine de médiocrité. J’ai découvert plein de choses intéressantes qui me “parlaient” plus que n’importe quelle autre histoire, parce que c’est la mienne. »

Au bout du compte, Philémon Cimon a eu l’impression de se trouver un pays — et de se trouver. « C’est comme si ça me permettait d’exister. »

Un monde autre

C’est ainsi qu’est né Pays – un mot qui, au Québec, n’est jamais anodin. Philémon Cimon en est fort conscient, mais le pays dont il parle ici n’est pas politique et n’a pas de frontières. « C’est mon pays intime et affectif, un rapport à un lieu et à mon identité. »

Philémon Cimon est allé puiser à plusieurs sources. Il a écrit un texte sur une mélodie tirée de Pour la suite du monde (Ma mère au nord). Il a interprété une chanson du terroir… écrite par son oncle (La chanson de Saint-Joseph-de-la-Rive). Il a même utilisé les mots de sa grand-mère pour composer deux des chansons les plus émouvantes du disque, Les pommiers envahis et Le chien le coq le cheval.

C’est d’ailleurs la voix de la vieille dame chantant la chanson Les Éboulements qui clôt le disque. Quand il parle de sa grand-mère morte à 96 ans, Philémon Cimon n’essaie pas de retenir ses larmes. « J’avais envie que cet album soit plus grand que moi parce que ce que j’ai découvert était plus grand que moi », tente-t-il d’expliquer, ému, perdant ensuite ses moyens pendant de longues secondes.

« Je ne sais pas pourquoi je pleure, dit-il enfin. J’aimais ma grand-mère, mais, au fond, ce genre de mouvement m’aide à me réconcilier avec la mort. Que ma grand-mère chante à 96 ans une chanson qu’elle chantait à 10 ans, c’est vertigineux. Tout à coup, il n’y a plus de chronologie, tu es dans un monde autre, qui va au-delà des limites habituelles de l’espace-temps. »

À la croisée des chemins

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Pays. de Philémon Cimon

Redonner vie au passé, mais aussi construire dessus pour se projeter dans l’avenir, c’est ce qui a guidé la démarche de Philémon Cimon. « Je ne voulais pas faire un pays avec juste des chapeaux de paille et des bêches », dit le chanteur. Il s’inspire entre autres des rappeurs américains, « qui puisent dans le jazz, les work songs, dans tout ce qu’ils ont inventé pour créer quelque chose de nouveau ».

Un autre virage majeur pour celui qui avait senti le besoin d’aller chercher l’authenticité des musiciens cubains lors de son premier album, parce qu’il pensait que « le trésor était de l’autre côté de la frontière », admet-il.

« Mais si on creuse ici, le trésor, il n’est pas plus grand ou plus petit. Il est infini. Je ne suis plus dépaysé. »

On retrouve tout de même sur Pays quelques chansons existentielles et d’échec amoureux qui rappellent ses premiers disques. Elles y figurent parce qu’elles ont fait partie du parcours de l’album, explique Philémon Cimon, mais il ne trouve plus d’intérêt à chanter son répertoire habituel. À 36 ans, il est à la croisée des chemins.

« C’est une œuvre fondamentalement adolescente », juge-t-il. De là à renier ses anciennes chansons, il n’y a qu’un pas… qu’il n’ose pas franchir. Mais la page est tournée.

« Je me sentais enfermé. Ç’a été l’fun, mais quelque chose a été coupé. C’était une œuvre d’autodestruction qui m’emmenait à la mort. Je veux bien mourir, mais je veux créer un peu d’ici là. »

Indépendant

Le nouveau sentier que Philémon Cimon s’est tracé est pas mal plus étroit. Quand l’album a été terminé, la maison de disques avec laquelle il travaillait, Bonsound, s’est retirée du projet. Celui qui écrit aussi parfois pour d’autres — il est derrière le hit de Lou-Adriane Cassidy, Ça va, ça va — lance donc Pays en indépendant, gagne sa vie comme barman et ne sait pas encore s’il arrivera à faire des spectacles sans l’appui d’une maison de disques.

De toute façon, tout ceci reste en dehors de son contrôle. Et il estime avoir fait ce qu’il avait à faire.

« L’important était d’aller jusqu’au bout. Ç’a été ma vie, je ne pouvais pas reculer ni faire de compromis. Je ne sais pas si je vais être capable d’avoir une place dans cette business, et je l’assume. Mais au moins, je me serai nommé. Et si les gens s’y reconnaissent, s’ils y trouvent une résonance, ce sera un cadeau. »

Chanson. Pays. Philémon Cimon. Indépendant. Sortie le 24 mai.