Le cinéma montre souvent la guerre à grand renfort de fusillades, de bombardements et de corps ensanglantés. L'effet est parfois saisissant. Or, il n'y a rien de tout ça dans Irakese Geesten (Fantômes irakiens) de Mokhallad Rasem.

Alexandre Vigneault LA PRESSE

Impossible de montrer vraiment ce qu'est la guerre, semble dire l'acteur et metteur en scène qui a vécu toutes les campagnes militaires menées ou subies par l'Irak depuis les années 1980. Il tente néanmoins de le faire en empruntant une porte dérobée, celle de l'imaginaire.

Irakese Geesten se compose en effet de dix tableaux, misant sur un théâtre physique, les masques et une envie de transcender le réel avec un humour allant de l'absurde étrange à l'ironie inquiétante. Avec une touche de surréalisme, voire de folie. Ces tableaux- que les deux actrices-narratrices appellent «tapis», clin d'oeil aux tapis volants des contes orientaux - évoquent de manière imagée un quotidien tragique, coupé de la normalité.

Un repas préparé dans la précipitation devient par exemple le symbole de la fébrilité à l'approche d'un bombardement, lui-même illustré par la destruction du banquet. Dans une scène où un homme agité et le souffle coupé est aspergé d'une eau qu'on devine froide, on voit la peur qui prend aux tripes et on devine la torture. Ici, les enfants soldats jouent parfois simplement avec des douilles d'obus qu'ils trouvent...

Mokhallad Rasem ne prend jamais la réalité au pied de la lettre. Irakese Geesten n'en est pas moins brutal. Sa violence passe notamment par les corps des trois acteurs irakiens (dont l'auteur) : des pieds qui martèlent le sol d'une cadence militaire, des mains qui heurtent tête et poitrine avec une foi fanatique, des hommes qui se frappent et s'embrassent à répétition, ne sachant plus s'ils doivent s'aimer ou de haïr.

Pendant plus d'une heure, on fait le plein de ces images qu'on ne comprend pas toujours. Puis, Mokhallad Rasem pousse l'ironie au cynisme dans une parodie de cérémonie des Oscars où, sous le regard de présentatrices en tenues de soirée, les acteurs viennent chercher leur prix : meilleure victime, meilleure peur, etc. Le décalage entre les sourires de circonstances des belles et les récits des acteurs devient alors monstrueux.

Le discours de remerciement de chaque victime «oscarisée» met en effet face, tant en mots qu'en images, à une souffrance qu'on croit mieux connaître. Pas parce qu'on la vécut, mais parce qu'on l'a vue à la télévision. La force d'Irakese Geesten se révèle tardivement dans ce face à face contrasté entre la guerre telle que nous la connaissons et telle que les artistes irakiens nous la donnent à voir. C'est peut-être en prenant la mesure de cette cassure avec la réalité qu'on peut saisir combien la guerre meurtrit les êtres, dans leur corps comme dans leur esprit.

À l'affiche samedi et dimanche, 19 h, au théâtre Prospero.