«L'amour au coeur du livre.» Le slogan du 31e Salon du livre de Montréal. Maintenant qu'il est presque terminé, est-ce que j'ai le droit de dire que je trouve cette thématique cucul? Probablement des relents de l'école primaire, quand on nous demandait à chaque rentrée d'écrire nos souvenirs de vacances. Thème: «Mon été.» Ça revenait en septembre, implacable, comme la grippe. Avoir eu la plume à 8 ans, j'aurais raconté les beuveries familiales au chalet, les jeux de touche-pipi dans la ruelle ou comment faire fumer une grenouille, mais je n'avais pas encore lu les bons livres. Et la maîtresse d'école n'aurait pas aimé ça...

Chantal Guy LA PRESSE

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Mon premier Salon du livre, je l'ai vécu à 25 ans, je crois. Par obligation professionnelle. J'avais l'air fin, complètement néophyte de la chose, à couvrir un événement qui ne me disait rien, qui ne me rappelait aucun souvenir. Je cherchais les toilettes pour m'asperger le visage d'eau et éviter de m'évanouir dans la foule. Cette année, vraiment, je trouve que les stands sont bien mieux disposés. On se sent moins dans un labyrinthe, c'est plus aéré. Il y a vraiment de bonnes conférences, de beaux invités. C'est peut-être que je m'habitue. C'est peut-être que je suis vraiment en train d'aimer ça...

 

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Il m'a fallu quatre ou cinq salons pour comprendre de quoi il s'agit au juste. D'abord, c'est un lieu de retrouvailles pour le milieu littéraire. Incontournable comme le réveillon. Aussi pénible et étonnant aussi. On rechigne à y aller, on râle, puis on s'étonne d'y trouver du plaisir. Parce qu'il y a untel, et puis unetelle, et puis untel. Parce qu'il y a des cocktails. Parce qu'on potine. Parce que, dans le fond, on a rarement l'occasion d'être au mê endroit au même moment. Et qu'on risque d'y trouver l'amour, en effet. Ou de nouveaux amis Facebook. En fait, le salon du livre, c'est un Facebook non virtuel...

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Le Salon appartient avant tout au public. C'est vraiment lui, la star. Il prend toute la place. Roi et maître de la Place Bonaventure, il décide si oui ou non il ira voir cet écrivain solitaire à son stand, un stylo à la main, une pile de livres à dédicacer sur la table. Incroyable le nombre d'anecdotes qu'on a pu entendre à propos de cet exercice qui est, au fond, une grande leçon d'humilité. Il y a toujours une première fois. C'est arrivé cette semaine à Dominique Fortier (son premier roman, Du bon usage des étoiles, a été publié chez Alto cet automne). Après une première publication, un premier lecteur, une première dédicace. «C'était un monsieur très gentil...» Merci, monsieur. C'est un très bon premier roman.

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ENTENDU:

«Je dois vous quitter, si je ne fais pas ma lecture publique, je n'aurai pas mon chèque!»

«Le souper des éditeurs? C'est d'une platitude... Et la bouffe est infecte!»

«Merde, pas lui... je n'ai pas aimé son livre!»

«Viens me voir à mon stand, je m'ennuie.»

«Pourquoi La Presse n'a-t-elle pas encore parlé de mon livre?»

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C'est sûrement de la maladie mentale; malgré la tonne de bouquins que je reçois au travail, je m'achète des livres. Oui, oui, oui. Si IKEA n'existait pas, cela m'aurait coûté une fortune en bibliothèques. Je tente de me retenir au Salon, mais je craque chaque fois. Ce coup-ci, pour le beau livre-hommage des Allusifs à l'artiste Martin Matje, une réédition à tirage limité de Je voudrais pas crever de Boris Vian. Il est si bien fait et il en reste si peu que l'amie à qui je voulais le donner en cadeau ne l'aura probablement pas.

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Sur le visage des écrivains et des éditeurs au Salon, on peut lire la fatigue mais aussi la satisfaction du travail accompli. Sur les rayons, des mois, des années de travail. Il n'y a pas si longtemps, ils ne pensaient pas arriver au bout du manuscrit, au bout de la publication. Et voilà que ça existe, pour vrai, étalé devant leurs yeux, nos yeux. La rivalité prend congé pour un moment, ils trinquent, solidaires, comparent leurs couvertures, se félicitent les uns les autres, racontent leur automne, se plaignent évidemment de certaines critiques. La rentrée est officiellement terminée. Ce sera bientôt Noël. Après, tout sera à recommencer...