Hyperactif au travail depuis 40 ans, Rémy Girard avait très hâte de reprendre les tournages après le confinement. Voilà qui est fait depuis deux semaines. Cet automne, l’acteur fera partie de la distribution de District 31, à ICI Radio-Canada Télé. Il incarnera le mystérieux grand patron des services secrets dans la populaire série écrite par Luc Dionne. Il sera aussi de la distribution de la série jeunesse quotidienne Les mutants, à Télé-Québec. En attendant, l'acteur revient sur les personnages dont il garde les plus beaux souvenirs.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Son premier rôle marquant en début de carrière

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Les vedettes du Déclin de l’empire américain

« Le rôle qui m’a vraiment lancé est arrivé tard dans ma vie, à 37 ans. C’est le personnage de Rémy dans Le déclin de l’empire américain, de Denys Arcand. À partir du Déclin [qui a connu un succès mondial en 1986], tout a changé dans ma carrière et ça n’a pas arrêté depuis. Avant ce film, je travaillais beaucoup au théâtre. Je jouais au Trident. J’avais créé plusieurs productions autogérées [Rémy Girard est cofondateur du théâtre Parminou et du Théâtre du Vieux-Québec]. J’avais coécrit et joué avec Denis Bouchard, Raymond Legault et Julie Vincent dans La déprime, en 1981, une comédie qui a tourné durant des années. Toutefois, je n’avais pas encore eu de grand premier rôle. En général au Québec, une carrière démarre avec la télévision, pas au cinéma. Or, je suis devenu connu grâce au Déclin. »

Denys Arcand a écrit ce rôle en pensant à vous. Il a gardé votre prénom, à l’instar des personnages de Dominique Michel et de Pierre Curzi. Rémy est-il votre alter ego ?

« Il me ressemble un peu. Et je n’ai pas eu à chercher bien loin pour l’interpréter. Toutefois, je ne suis pas un coureur de jupons ni un séducteur. Je n’ai jamais approché des femmes dans des bars. Lorsque j’ai lu le scénario la première fois, je trouvais que son comportement envers sa conjointe n’avait aucun sens ! J’ai dit à Denys [Arcand] : ‟Après avoir vu ton film, les femmes vont m’arracher la tête !” Et Denys a répondu : ‟Pas si c’est toi qui joues le rôle.”

« Dominique [Michel] a une réplique qui résume bien le personnage : ‟Il n’est pas très beau, mais il aime le cul… Et pour une femme, c’est irrésistible !” J’ai fait cinq films avec Denys. Je peux affirmer qu’en plus d’être un grand réalisateur, c’est un très grand dialoguiste. Et aussi, chose rare dans le métier, j’ai pu retrouver le personnage 17 ans plus tard, dans Les invasions barbares. La scène finale, où les personnages font leurs adieux à Rémy, au seuil de la mort, est totalement improvisée. Je me souviens avec beaucoup d’émotion de ce moment précieux. Tout le monde pleurait sur le plateau. »

Le personnage dont le public lui parle le plus souvent

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Stan (Rémy Girard) se donne des allures d’entraîneur impitoyable dans la série télé Les Boys, diffusée à Radio-Canada.

« Inévitablement Stan, dans Les Boys. Depuis 25 ans, il y a trois générations de spectateurs qui ont vu les films ou la série télé. C’est comme si ce personnage existait pour vrai dans la vie des gens. On m’arrête dans la rue pour me dire des répliques de Stan par cœur ! Au début, quand Louis Saia m’a envoyé son scénario pour connaître mon intérêt, j’ai répondu que je ne pouvais pas faire son film parce que je ne savais pas patiner… ‟Énerve-toi pas, m’a répondu Saia. Tu ne seras pas un joueur de hockey, tu vas être derrière le banc.” Ce qui est fascinant avec Les Boys, c’est la cohésion du groupe. Les gars viennent de cultures et de milieux de travail très différents. Ils ne seraient sans doute pas des amis sans le hockey. Mais le sport leur fait oublier toutes leurs différences. »

Le rôle qu’il ne pouvait pas refuser

PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Paul (papa) Bougon dans Les Bougon

« Paul [papa] Bougon dans Les Bougon, un rôle très jouissif. En terminant la lecture des huit premiers épisodes que m’avait envoyés François Avard, j’ai tout de suite appelé mon agent pour lui dire que je voulais faire Paul Bougon à tout prix ! La série a été un phénomène au Québec. Entre 2003 et 2006, elle a fait des cotes d’écoute de plus de 2 millions chaque semaine. C’est drôle, je pensais à cela avant l’entrevue. Parmi les séries télévisées qui ont le mieux marché au Québec, il y en a quatre qui représentent une famille : Les Plouffe, Quelle famille !, La petite vie et Les Bougon. »

Son plus grand rôle au théâtre

PHOTO YVES RENAUD, FOURNIE PAR LE TNM

Dans la peau du personnage truculent de Falstaff, dans Les joyeuses commères de Windsor, de Shakespeare, mise en scène par Yves Desgagnés au Théâtre du Nouveau Monde (TNM)

« Estragon dans En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène par André Brassard au TNM en 1992, avec trois formidables acteurs : Normand Chouinard, Jean-Louis Millette et Alexis Martin. Après quelques semaines de répétitions, Brassard nous a convoqués, Normand et moi, pour nous dire que s’il gardait sa mise en scène initiale [il avait fait une lecture futuriste de la pièce, avec un décor à la Mad Max], la production allait se planter ! Brassard se rappelait nous avoir choisis, Normand et moi, parce que nous sommes des amis de longue date et que nous avions souvent joué la comédie ensemble. Alors, il a tout changé sa mise en scène. Vladimir et Estragon allaient représenter deux acteurs de vaudeville qui, dans leurs costumes usés, se remémorent leur ancienne carrière. Il laissait tomber le décor, pour laisser un espace vide montrant les coulisses, avec seulement un piano et une patère [pour l’arbre] comme accessoires. Sa proposition risquait de choquer les puristes de Beckett. Or, à la première, dès le début de la représentation, j’ai senti que le public était avec nous ! Et ç’a été un grand succès au TNM et en tournée. Je veux mentionner deux autres rôles : Sancho Panza, dans Don Quichotte, toujours avec Normand Chouinard. Et le truculent Falstaff, dans Les joyeuses commères de Windsor, de Shakespeare, mise en scène par Yves Desgagnés, aussi au TNM. Pour incarner Falstaff, un rôle épuisant et très physique, j’étais rembourré de partout et j’avais une prothèse pour grossir mon visage. Malgré la lourdeur du costume, c’est le rôle qui m’a donné le plus de plaisir au théâtre. »

Le rôle qui l’a le plus marqué sur le plan personnel

« Tout récemment, en 2019, Tom dans Il pleuvait des oiseaux. Tom est un gars blessé, brisé, un homme qui a brûlé sa vie et qui chante son blues. Au-delà du rôle, c’était un bonheur de tourner ce long métrage avec Louise Archambault, puis de jouer avec Gilbert Sicotte. C’était la première fois je travaillais avec Gilbert… faut le faire, on a le même âge ! Et aussi madame Andrée Lachapelle qui y joue le tout dernier rôle de sa vie. Sur le plateau, j’ignorais qu’Andrée était malade. Elle n’en avait pas parlé à l’équipe. Vous savez, au cinéma, il y a une tradition lorsqu’un acteur tourne sa dernière scène dans un film, on le souligne à l’équipe de tournage. Quand la réalisatrice a lancé : ‟Voilà, c’était la dernière scène d’Andrée Lachapelle”, sous les applaudissements de toute l’équipe, Andrée a fixé la caméra… et elle a dit doucement : ‟Bon, là, je pense que je vais aller me reposer.” Elle a quitté le plateau et il y a eu un silence glacial… »