Si la pandémie peut bien se dissiper en 2021, le Musée des beaux-arts de Montréal devrait présenter, à l’automne, une exposition exceptionnelle, Les origines du monde. L’invention de la nature au XIXe siècle. Conçue en collaboration avec le musée d’Orsay de Paris, elle déploiera des œuvres iconiques comme L’origine du monde, du peintre français Gustave Courbet (1819-1877).

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Un des plus célèbres nus féminins, L’origine du monde, une huile sur toile de 46 cm sur 55 cm, a été peint en 1866 par Gustave Courbet. Elle fera certainement courir les amateurs d’art l’automne prochain, quand le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) mettra à l’affiche l’exposition mise sur pied par l’ex-directrice Nathalie Bondil et la présidente du musée d’Orsay, Laurence des Cars.

Les origines du monde. L’invention de la nature au XIXe siècle devait débuter à Orsay au début du mois. La situation de la pandémie à Paris a forcé son report à la fin de décembre, en janvier ou plus tard. De ce fait, Stéphane Aquin, directeur général actuel du MBAM, ne sait pas encore exactement quand on pourra voir L’origine du monde à Montréal, mais l’automne 2021 est une cible plausible.

Ce tableau est mythique. Une forme de Joconde en soi. Un pôle d’attraction incroyable. Et c’est aussi historique, car l’œuvre a été cachée pendant des décennies.

Stéphane Aquin, directeur général actuel du MBAM

L’origine du monde aurait été au départ une commande d’un diplomate turc de l’Empire ottoman qui vivait à Paris et qui était amateur de tableaux érotiques. Le psychanalyste français Jacques Lacan l’a eu en sa possession dès 1955. La toile appartient au musée d’Orsay depuis 25 ans.

« J’étais tellement fière quand j’ai su qu’on allait pouvoir apporter ce tableau à Montréal, dit Nathalie Bondil au téléphone. C’est une première au Canada ! Il permet de réfléchir à la question : qu’est-ce que la vie ? Du point de vue de son développement mécanique et biologique. »

PHOTO GRAHAM HUGHES, LA PRESSE CANADIENNE

Le nouveau directeur général du Musée des beaux-arts de Montréal, Stéphane Aquin, en compagnie de l’ex-directrice générale et conservatrice en chef du musée Nathalie Bondil, lors d’une conférence de presse en 2008, alors que M. Aquin était conservateur de l’art contemporain au MBAM.

L’œuvre réaliste de Courbet est issue du penchant du peintre de Franche-Comté pour la provocation, de ses critiques de la société puritaine du Second Empire et de sa fascination pour la mère, la naissance et les célèbres questions du tableau de Gauguin, D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

Courbet travaillait avec des catalogues de photographies, notamment érotiques et pornographiques. Son tableau est un des motifs érotiques dont on retrouvait à l’époque des centaines d’exemplaires. On ne connaît pas la source précise de L’origine du monde, mais on pense que c’est une source photographique.

Stéphane Aquin, directeur général actuel du MBAM

L’exposition double d’Orsay et du MBAM se penchera sur les croisements entre arts et sciences. Comment les sciences naturelles, après des siècles de domination de la perspective religieuse, ont changé les vues sur les origines du monde et imprégné l’évocation esthétique des artistes.

« L’exposition examinera comment, au XIXe siècle, avec les découvertes scientifiques et la compréhension de la biosphère et des écosystèmes, on a commencé à comprendre ce qu’est la nature et la place de l’homme dans l’écosystème global, dit Nathalie Bondil. Elle aborde aussi la question animale qui sera certainement la grande cause des générations à venir. »

Quelques œuvres de l’exposition au musée d’Orsay

  • Après le déluge (Doppo il diluvio), 1863 ou 1867, Filippo Palizzi (1818-1899), huile sur toile, 185 cm x 266 cm, collection Museo di Capodimonte, Naples.

    CHRISTIE’S IMAGES LTD/ARTOTHEK, FOURNIE PAR LE MUSÉE D’ORSAY

    Après le déluge (Doppo il diluvio), 1863 ou 1867, Filippo Palizzi (1818-1899), huile sur toile, 185 cm x 266 cm, collection Museo di Capodimonte, Naples.

  • Une tortue de la mer, Bernaerts Nicasius (1620-1678), Collection Musée du Louvre, Paris

    PHOTO RENÉ-GABRIEL OJÉDA/RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE DU LOUVRE), FOURNIE PAR LE MUSÉE D’ORSAY

    Une tortue de la mer, Bernaerts Nicasius (1620-1678), Collection Musée du Louvre, Paris

  • Les artistes animaliers au Jardin des Plantes (L’Illustration du 7 août 1902), Fortunino Matania (1881-1963), Bibliothèque du musée d’Orsay, Paris

    PHOTO PATRICE SCHMIDT/RMN-GRAND PALAIS, FOURNIE PAR LE MUSÉE D’ORSAY

    Les artistes animaliers au Jardin des Plantes (L’Illustration du 7 août 1902), Fortunino Matania (1881-1963), Bibliothèque du musée d’Orsay, Paris

  • Carnet Saint Gothard et Mont Blanc : la source de l’Arveyron sous le Glacier du Bois et la Mer de glace, 1802, William Turner (1775-1851), crayon, aquarelle et gouache sur papier, 31,3 cm x 46,8 cm, Collection Tate, Londres

    PHOTO TATE, LONDRES, FOURNIE PAR LE MUSÉE D’ORSAY

    Carnet Saint Gothard et Mont Blanc : la source de l’Arveyron sous le Glacier du Bois et la Mer de glace, 1802, William Turner (1775-1851), crayon, aquarelle et gouache sur papier, 31,3 cm x 46,8 cm, Collection Tate, Londres

  • Cotopaxi, Ecuador, 1862, Frederic Edwin Church (1826-1900) et DeWitt Clinton Boutelle (1820-1884), huile sur toile, 87,2 cm x 142,2 cm, Collection Reading Public Museum, West Reading, Pennsylvanie

    PHOTO READING PUBLIC MUSEUM, FOURNIE PAR LE MUSÉE D’ORSAY

    Cotopaxi, Ecuador, 1862, Frederic Edwin Church (1826-1900) et DeWitt Clinton Boutelle (1820-1884), huile sur toile, 87,2 cm x 142,2 cm, Collection Reading Public Museum, West Reading, Pennsylvanie

  • Gruss [Greeting (Monkey with Bouquet)], 1901-1915, Gabriel von Max (1840-1915), huile sur bois, 24 cm x 16 cm, Collection Jack Daulton

    PHOTO COLLECTION JACK DAULTON, FOURNIE PAR LE MUSÉE D’ORSAY

    Gruss [Greeting (Monkey with Bouquet)], 1901-1915, Gabriel von Max (1840-1915), huile sur bois, 24 cm x 16 cm, Collection Jack Daulton

  • Evolution, 1911, Piet Mondrian, huile sur toile, 183 cm x 257,5 cm, Collection Musée d’art de La Haye (Kunstmuseeum den Haag), Pays-Bas

    PHOTO MUSÉE D’ART DE LA HAYE, FOURNIE PAR LE MUSÉE D’ORSAY

    Evolution, 1911, Piet Mondrian, huile sur toile, 183 cm x 257,5 cm, Collection Musée d’art de La Haye (Kunstmuseeum den Haag), Pays-Bas

  • Ours blanc-Ursus maritimus Phipps (Ursidés) : Ours polaire, 1796, Nicolas Maréchal (1753-1802), aquarelle sur vélin, 33 cm x 46 cm, Collection des vélins, portefeuille 70, fol.78, Muséum national d’histoire naturelle, Paris

    PHOTO TONY QUERREC, MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE, FOURNIE PAR LE MUSÉE D’ORSAY

    Ours blanc-Ursus maritimus Phipps (Ursidés) : Ours polaire, 1796, Nicolas Maréchal (1753-1802), aquarelle sur vélin, 33 cm x 46 cm, Collection des vélins, portefeuille 70, fol.78, Muséum national d’histoire naturelle, Paris

  • Caricature de Charles Darwin et d’Émile Littré, (La Lune Rousse/Deuxième Année-N° 89/Dimanche 18 Août 1878), André Gill (1840-1885), typographie, 49,9 cm x 68 cm. Musée Carnavalet, Paris.

    PHOTO MUSÉE CARNAVALET, FOURNIE PAR LE MUSÉE D’ORSAY

    Caricature de Charles Darwin et d’Émile Littré, (La Lune Rousse/Deuxième Année-N° 89/Dimanche 18 Août 1878), André Gill (1840-1885), typographie, 49,9 cm x 68 cm. Musée Carnavalet, Paris.

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De façon étonnante, le XIXe siècle est le siècle où commence la destruction massive de l’environnement et, en même temps, celui qui voit naître l’écologie. L’expo permettra de découvrir comment à cette époque les artistes ont pu se plonger dans les nouvelles approches sur l’histoire du monde, l’évolution des espèces, la place de l’homme, la diversité biologique et la protection de la nature à laquelle l’humanité est de nouveau plus sensible aujourd’hui.

PHOTO ROBERT SKINNER , ARCHIVES LA PRESSE

Nathalie Bondil, ex-directrice générale et conservatrice en chef du musée

L’histoire de l’art est souvent le miroir de l’histoire des idées, des sensibilités et des représentations.

Nathalie Bondil, ex-directrice générale et conservatrice en chef du musée

Signée par la commissaire parisienne Laura Bossi, neurologue et historienne des sciences, spécialiste de l’histoire de l’âme, l’expo à Orsay est axée sur l’histoire de l’art de 1848 à 1914, période centrale de la mission du musée. Orsay présentera quand même une installation vidéo de l’artiste contemporain français Laurent Grasso, créée spécifiquement pour l’occasion. Avec un film sous forme de tableau mouvant et immersif, visible dès l’entrée du musée parisien, et qui aborde les avancées scientifiques et industrielles du XIXsiècle. Malheureusement, cette fresque audiovisuelle ne viendra pas à Montréal.

L’expo au MBAM aura une approche plus encyclopédique et contemporaine. Signée par les commissaires montréalais, les conservateurs du musée Jennifer Laurent et Hilliard Goldfarb, elle montrera des œuvres d’artistes canadiens, notamment autochtones, puisque les Premières Nations ont un tout autre rapport au vivant que la vision darwinienne.

« Cette expo sera très pédagogique, car on ne connaît pas bien l’histoire des sciences, dit Nathalie Bondil. On est à une époque où les théories sur l’évolution sont loin de faire l’unanimité, surtout aux États-Unis. Mike Pence, le vice-président de Donald Trump, est un créationniste. C’est quand même incroyable ! Sans parler d’autres pays, comme la Turquie, où les théories de Darwin ne sont pas enseignées ou sont remises en doute. »

L’exposition permettra donc d’éveiller les consciences. « On oppose sciences et croyances, mais en fait une science, c’est ce qui est vérifiable par l’expérience, dit Mme Bondil. Ce n’est pas une vérité, mais un horizon de connaissances. » L’évènement muséal n’en sera pas pour autant une vision athée de l’origine de l’homme. « On peut très bien admettre la théorie de l’évolution tout en ayant la foi », dit Nathalie Bondil, congédiée par le MBAM en juillet dernier.

PHOTO TONY POWELL, FOURNIE PAR LE MBAM

Stéphane Aquin, nouveau directeur général du Musée des beaux-arts de Montréal, est entré en fonction au début du mois de novembre.

Que cette exposition soit en partie signée par Nathalie Bondil ne gêne pas le moins du monde Stéphane Aquin. « Ce n’est pas ma mentalité de sabrer les projets de mes prédécesseurs, dit-il. J’évalue projet par projet. Et pour cette exposition, il faut rendre le crédit à Nathalie Bondil d’avoir conçu ce projet avec Laurence des Cars. »

Quant à Mme Bondil, malgré les circonstances tumultueuses de son départ, elle se réjouit de la décision du MBAM de maintenir cette exposition sur les origines du monde à sa programmation. « Que le public puisse la voir, c’est tant mieux, dit-elle. L’art d’abord ! »