Grâce à l’un des plus grands collectionneurs européens, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) va ravir les amateurs d’art moderne cet été avec Paris au temps du postimpressionnisme : Signac et les Indépendants. Une exposition sur un mouvement artistique du XIXsiècle mené par des peintres qui s’exprimaient avec leurs pinceaux pour des lendemains qui chantent…

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Voici une exposition qui est d’abord une histoire d’amitiés et de passions. L’amitié entre des peintres rebelles ayant soif de justice sociale et qui refusèrent tout conformisme. Amitié solide aussi entre la directrice du MBAM, Nathalie Bondil, et un grand collectionneur d’art européen qui veut demeurer anonyme.

Et puis, des passions. Celle de ces artistes postimpressionnistes emmenés par un Paul Signac déterminé. Celle des équipes du MBAM qui ont dû s’accommoder des mesures de distanciation physique pour déployer 500 œuvres d’art privées dans des salles décorées avec élégance. Et, bien sûr, celle de ce mystérieux collectionneur qui a acquis des œuvres par amour de l’art et un réel souci de faire partager son enthousiasme.

  • Port-en-Bessin. La Halle aux poissons, 1884, Paul Signac, huile sur toile

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

    Port-en-Bessin. La Halle aux poissons, 1884, Paul Signac, huile sur toile

  • L’Arc-en-ciel (Venise), 1905, Paul Signac, huile sur toile

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    L’Arc-en-ciel (Venise), 1905, Paul Signac, huile sur toile

  • Le Percement de la rue Réaumur, 1896, Maximilien Luce, huile sur toile

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    Le Percement de la rue Réaumur, 1896, Maximilien Luce, huile sur toile

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« Ce collectionneur possède la plus importante collection d’œuvres de Paul Signac (1863-1935) et de néo-impressionnistes au monde, dit Nathalie Bondil. Il nous avait demandé quel sujet on pourrait aborder avec ses œuvres. Pour lui, cette expo est une sorte de testament, l’accomplissement de sa démarche qui a consisté, après des décennies de recherche, à fédérer toute une communauté de grands historiens d’art. On est très privilégiés à Montréal de pouvoir admirer toutes ces œuvres. »

Les Indépendants

L’entrée de l’expo présente les peintres (tels qu’Odilon Redon ou Georges Seurat) qui se sont joints à Paul Signac en 1884 pour exposer dans un petit local de la rue des Tuileries, à Paris, de façon indépendante du Salon officiel que contrôlait alors l’omniprésente Académie des beaux-arts. Des Indépendants qui étaient les héritiers naturels des impressionnistes, qui s’étaient eux-mêmes écartés de la tradition académique en 1863... année de naissance de Paul Signac.

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Nymphéas, 1914, Claude Monet, huile sur toile

Claude Monet, Berthe Morisot ou encore Camille Pissarro ont participé à la première exposition des impressionnistes en 1874 et se sont joints aux confrères de Signac dix ans plus tard. Dans ce premier espace, on apprécie l’œuvre iconique Paul Signac en yachtman, du Belge Théo Van Rysselberghe, très rarement exposée, dont la présence à Montréal témoigne de l’amitié liant le collectionneur anonyme aux descendants de Paul Signac, notamment Charlotte Hellman, arrière-petite-fille du peintre et fille de Françoise Cachin, la cofondatrice et ex-directrice du musée d’Orsay.

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Paul Signac en yachtman, 1896, Théo Van Rysselberghe (1862-1926), huile sur toile, 60 cm x 80 cm

Puis, l’exposition rend hommage aux inspirateurs des Indépendants que furent Claude Monet et Berthe Morisot, qui favorisèrent l’émergence du néo-impressionnisme. « Même si le style des Indépendants a été complètement autre chose, basé sur la rigueur de la science et non sur l’instinct des impressionnistes, ils avaient la même volonté de ne pas être jugés ou récompensés », dit Mary-Dailey Desmarais, commissaire de l’expo (avec le commissaire français Gilles Genty) et conservatrice de l’art moderne et contemporain international au MBAM.

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Mary-Dailey Desmarais, co-commissaire de l’exposition et conservatrice de l’art moderne et contemporain international au MBAM

C’est dans la salle suivante qu’on prend conscience de la puissance de la collection anonyme, avec des œuvres magnifiques et émouvantes de Paul Signac, théoricien, critique et militant anarchiste de la première heure. « Quand la société que nous rêvons existera, quand, débarrassé des exploiteurs qui l’abrutissent, le travailleur aura le temps de penser et de s’instruire, il appréciera toutes les diverses qualités de l’œuvre d’art », écrivait-il en 1891.

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Vue de la salle Paul Signac et le néo-impressionnisme faisant partie de l’expo Paris au temps du postimpressionnisme : Signac et les Indépendants, au MBAM

La peinture de Signac est objective. Elle s’écarte du lyrisme fougueux des impressionnistes. Elle est faite d’une combinaison de lignes, de teintes et de tons, avec un usage décomposé et reconstruit de couleurs contrastées, une technique scientifique longtemps qualifiée de pointillisme, terme que Paul Signac ne prisait guère, jugé trop réducteur.

« Le néo-impressionnisme ne pointille pas, clame-t-il en 1921. Il divise. Or, diviser, c’est s’assurer tous les bénéfices de la luminosité, de la coloration et de l’harmonie. »

On peut ainsi admirer son attrait précoce pour l’impressionnisme puis l’influence de Georges Seurat. Son travail de la lumière intense (avec ses peintures de la Côte d’Azur) et son système de couleurs complémentaires. Saint-Briac. Les Balises, Opus 210 est typique de son style, contrairement à L’Arc-en-ciel (Venise), au touché de type mosaïque, révélant sans doute sa visite des mosaïques de Ravenne, en Italie.

Dans la salle suivante, on aborde l’engagement social des Indépendants avec la très dantesque Aciérie, de Maximilien Luce, ou encore son tableau Le Café. Également Les démolisseurs, de Paul Signac, ou Le Troupeau de moutons, Éragny, de Camille Pissarro.

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L’Aciérie, 1899, Maximilien Luce (1858-1941), huile sur toile. Collection particulière.

La cinquième salle a été configurée pour donner l’impression de déambuler dans une rue de Paris du XIXsiècle. On y respire la « vie parisienne » vue sous la loupe de l’art graphique de l’époque. Avec les affiches et images commerciales de Toulouse-Lautrec, Pierre Bonnard ou Théophile Alexandre Steinlen et sa lecture de la société parisienne décrite sur une immense affiche parfaitement conservée.

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La rue (affiche), 1896, Théophile Alexandre Steinlen, lithographie en couleurs

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L’intérieur de chez Bruant : Le Mirliton, 1886-1887, Louis Anquetin (1861-1932), huile sur toile

Dans les autres salles, les amateurs de Félix Vallotton se régaleront avec une profusion d’huiles, de gravures et d’encres. Et des œuvres des autres peintres nabis, tels que Paul Sérusier, Pierre Bonnard, Maurice Denis, Paul-Élie Ranson, bien sûr, Édouard Vuillard et son beau-frère Ker-Xavier Roussel. Ainsi qu’un grand nombre de fusains et de lithographies symbolistes d’Odilon Redon.

Dans les deux dernières salles ont été déployées des créations correspondant aux derniers jalons du Salon des indépendants, avec des pointes sèches de Picasso et des œuvres fauves, cubistes et expressionnistes des nouvelles avant-gardes représentées notamment par Lyonel Feininger, Wassily Kandinsky ou Marie Laurencin.

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Fin de séance, 1910, Lyonel Feininger, huile sur toile

L’exposition découlant, à deux exceptions près, d’une seule collection, on regrettera l’absence d’œuvres du jeune Van Gogh, qui fut très touché par la période néo-impressionniste alors qu’il vivait à Paris. Peut-être aurait-on pu trouver des prêts pour les ajouter à cet apport ? Avec des Piet Mondrian ou des Francis Picabia ? « Mais ce serait le sujet d’une autre exposition », justifie Nathalie Bondil.

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La directrice et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), Nathalie Bondil, tient dans sa main son couvre-visage, un accessoire recommandé pour la visite de l’exposition.

À noter que le parcours de l’expo est bonifié par une ambiance sonore signée Marie-Claude Senécal, réalisatrice d’ICI Musique. Avec des musiques adaptées, de Debussy à Ravel en passant par Aristide Bruant, Yvette Guilbert ou Manuel de Falla. Une atmosphère qui fait de cette visite enrichissante un vrai moment de détente, tellement bienvenu cet été.

Paris au temps du postimpressionnisme : Signac et les Indépendants, au MBAM, jusqu’au 15 novembre

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