Le musée Pointe-à-Callière a lancé cette semaine sa grande exposition consacrée aux civilisations précolombiennes et à l’Empire inca. Les Incas… c’est le Pérou ! propose quelque 300 textiles, céramiques et pièces d’orfèvrerie issues de grandes collections. Un riche déploiement qui plaira aussi aux jeunes grâce à une scénographie à la fois didactique et ludique.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Avec l’aide du musée Art & Histoire de Bruxelles, Pointe-à-Callière a conçu une exposition à la fois scientifique et populaire. Une expo qui nous fait voyager au cœur de ce si fascinant Empire inca et des civilisations qui l’ont influencé. Elle parcourt quelque 20 siècles de cultures précolombiennes, de 500 avant Jésus-Christ jusqu’à l’arrivée des conquistadors espagnols en 1532.

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« Ce qui est fascinant, c'est l'histoire que racontent ces objets, dit la directrice du musée, Francine Lelièvre. Des objets dont l'influence se fait toujours sentir au Pérou aujourd'hui. »

Les Incas… c’est le Pérou ! découle de l’expo Inca Dress Code – Textiles et parures des Andes, présentée l’an dernier dans la capitale belge. Mais le musée montréalais a décidé d’élargir l’exposition de textiles avec un propos plus large sur les Incas et les anciens peuples du Pérou.

Cela fait en sorte que l’exposition nécessitera deux visites pour les plus passionnés qui veulent tout découvrir sans se presser ! Car les beaux objets chargés d’histoire ne manquent pas.

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Francine Lelièvre, directrice générale de Pointe-à-Callière

J’ai été très touchée de voir des textiles qui ont près de 2000 ans et qui sont dans un état de conservation exceptionnel, avec des motifs remplis de sens.

Francine Lelièvre, directrice générale de Pointe-à-Callière, lors du lancement médiatique de l’exposition

Les visiteurs peuvent ainsi découvrir l’héritage culturel de six civilisations précolombiennes : les Paracas, les Nascas, les Mochicas, les Waris, les Chimùs et les Chancays. Des peuples qui ont eu chacun leur modèle politique et social, leurs traditions et leurs expressions artistiques. Toutes choses dont se sont inspirés les Incas.

La salle consacrée aux Paracas montre par exemple un manto, grand morceau de tissu bleu indigo témoignant d’une belle virtuosité technique. Au total, 42 figures mythologiques mi-humaines mi-animales y sont brodées de façon mathématique avec 18 fils de couleurs différentes. Les similitudes entre les personnages ne peuvent se voir que lorsqu’on suit les figures selon les diagonales.

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Détail d’un manto, tissu de la culture paraca, avec plus de 10 variations de couleur dans chaque motif. Il date de la période comprise entre 200 ans avant Jésus-Christ et 100 ans de notre ère. Collection Linden-Museum Stuttgart.

« Un tissage, ce sont des fils verticaux et horizontaux, dit Serge Lemaître, commissaire belge de l’exposition. Le fil vertical est masculin et l’horizontal, féminin. Pour les Paracas, le tissage liait le masculin et le féminin. Comme pour les bijoux des Incas, où l’or est le soleil, l’homme, alors que l’argent est la lune, soit la femme. »

Dans l’espace consacré aux Nascas, outre des photos de dessins topographiques jamais véritablement élucidés, on retrouve des tissus et des poteries, notamment un masque buccal de cérémonie. Ce masque, qui se fixait dans le nez et recouvrait entièrement la bouche, est orné de têtes humaines, de quatre colibris et de deux serpents. Le prêtre qui le portait détenait la parole divine, puisque ses mots passaient à travers un masque d’or.

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Vase nasca peint, à double goulot et anse-pont, en terre cuite, datant de 100 à 600 ans après Jésus-Christ et comprenant le dessin d’un masque buccal comme celui en or laminé, exposé sous le vase.

Premier empire expansionniste ayant vécu de 650 à 1000 ans après Jésus-Christ, le peuple wari a créé de très beaux objets, dont des tissus en laine de camélidé et en coton. En témoigne cette courtepointe wari constituée de morceaux de textile en escalier, colorés, tissés et cousus ensemble. 

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Tissu en courtepointe wari constitué de morceaux de textile en escalier, colorés, tissés et cousus ensemble. 

Les Mochicas ont eux aussi apporté beaucoup aux Incas, avec un fort potentiel narratif. L’expo montre un grand mur mochica, reconstitué d’une cour intérieure d’un temple de la Lune. Le peuple mochica a fortement influencé l’architecture inca, avec des motifs qu’on retrouvera aussi sur des poteries, des tissus et des bijoux.

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Cette pièce exceptionnelle est le masque funéraire d’un roi mochica. « La mort n’était pas aussi définitive pour les Mochicas qu’elle peut l’être dans notre culture », dit le commissaire Serge Lemaitre.

Des Mochicas, on peut également admirer un masque funéraire de roi, en or et cuivre, coquillage et pierre, datant de 100 à 600 ans après Jésus-Christ. Le mort continuait à proposer des idées aux vivants à l’époque des Mochicas. Ils avaient donc besoin de masques funéraires à visage pour discuter avec leurs morts.

On peut aussi admirer des objets du peuple chimù créés avec des coquillages. Les Chimùs avaient un rapport intense avec la côte pacifique, d’abord pour se nourrir de poissons, mais aussi pour l’agriculture, avec le guano des oiseaux de mer.

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Objets de la culture chimù formés de coquillages, notamment de spondyles. À gauche, un fragment tissé de perles de coquillages sur lequel des personnages agenouillés ramassent des spondyles, souvent utilisés comme offrandes aux dieux.

Rites funéraires

La partie de l’exposition consacrée aux rites funéraires des Incas, avec ces sortes de ballots dans lequel le mort est en position assise, est assez fascinante. On a aussi retrouvé des personnalités princières mochicas enterrées en position couchée lors de fouilles menées au Pérou en 1987. Un jeu réalisé sur un écran numérique permet d’étudier la façon d’enterrer la dépouille d’un Inca… 

À la fin de la visite, des objets d’art et d’artisanat contemporains illustrent à quel point les cultures précolombiennes influencent encore la poterie, l’industrie textile, le design et le commerce péruviens. La tendance chez les designers de mode péruviens est d’utiliser des motifs et des techniques incas pour créer des vêtements, des bijoux et des accessoires. 

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À la fin de l’expo, on peut admirer des objets inspirés des Incas, notamment un pantalon et un cardigan de la collection Ayni, des sacs à main et des chaussures de marque Jessica Butrich et des bagues, des bracelets et des boucles d’oreilles de la collection Lorena Pestana.

Les visiteurs sont invités à constituer numériquement un tissu collectif à partir de motifs d’origine inca et grâce à une technologie conviviale développée par les firmes Entro et Expozone. Une activité qui plaira à toute la famille.

Le musée a d’ailleurs beaucoup pensé aux jeunes pour cette exposition. Il leur propose ainsi un Carnet de l’explorateur, avec des questions-réponses, des dessins et des jeux qui les instruisent sur ces étonnantes civilisations précolombiennes dont les rites et les coutumes nous sont de plus en plus familiers, même s’ils conservent encore bien des mystères… 

Les Incas… c’est le Pérou !, au musée Pointe-à-Callière jusqu’au 13 avril 2020