Un hommage bien senti est rendu au maître graveur québécois Louis-Pierre Bougie, à la maison de la culture Claude-Léveillé, à Montréal, jusqu’au 1er décembre. Un hommage à la hauteur de l’admiration que voue le milieu de l’art à cet artiste prolifique et pertinent qui porte un regard lucide et sans compromis sur le monde et sur la vie.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Promoteur assidu de la gravure québécoise, le cofondateur de l’Atelier circulaire Louis-Pierre Bougie est un révélateur de conscience. Touchant autant le désir d’humanité que nos questions existentielles, ce génie de la taille douce – qui n’a jamais reçu ni prix Borduas ni prix du Gouverneur général – ne cesse de consacrer son âme et ses mains aguerries à une œuvre poétique dont le commissaire et agent culturel Claude Morissette a eu la bonne idée de présenter un segment dans Villeray.

PHOTO LOUIS-ÉTIENNE DORÉ, FOURNIE PAR LA MAISON DE LA CULTURE CLAUDE-LÉVEILLÉ

Louis-Pierre Bougie, lors du vernissage de l’exposition de ses œuvres à la Maison de la culture Claude-Léveillé.

Quelques œuvres exposées faisaient partie de la solide rétrospective consacrée à Louis-Pierre Bougie par Isabelle de Mévius au 1700 La Poste, en 2013. Mais c’est toujours un réel plaisir de les admirer de nouveau, car les occasions de mesurer le talent et l’intensité de Louis-Pierre Bougie ne sont que trop rares.

Cette expo-hommage nous révèle, s’il était nécessaire, la qualité exceptionnelle du dessin de l’artiste d’origine trifluvienne. On sent toute la passion de Louis-Pierre Bougie dans ses grandes eaux-fortes et ses papiers à la pierre noire. Un plaisir fou de dessiner qui s’accompagne d’un désir de transmettre des réflexions personnelles.

« Le processus de création devient […] une question de “feelings”, de pulsions et de sensations qui engendrent une quête de résonances entre l’intérieur et l’extérieur », indique Louis-Pierre Bougie dans un entretien avec Claude Morissette publié pour l’exposition.

Les bousculés, par exemple, est une délicate eau-forte et burin sur cette nature si souvent ballottée, submergée, parfois même torturée par nos agissements irresponsables. Une œuvre inspirée, subtile et forte, placée à l’entrée de l’exposition. Et que dire de son Théâtre implacable du monde, une fresque à la pierre noire qui soumet à notre regard des corps déformés, affaissés, étêtés, et leurs visages de souffrance et de grande lassitude.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Le Théâtre implacable du monde, 1992, Louis-Pierre Bougie, pierre noire, acrylique et gesso sur papier (passage sous presse), 112 cm x 242 cm. Collection privée.

L’espoir surgit tout de même parfois au sein des œuvres de Louis-Pierre Bougie. Avec la poésie de ses livres d’artistes. Il en a créé une dizaine en collaborant avec des écrivains et des poètes tels que Gaston Miron, Michaël La Chance ou Geneviève Letarte.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Forger l’effroi, 1985, Louis-Pierre Bougie, livre d’artiste composé de 16 gravures taille-douce, eau-forte sur Chine appliqué (2 passages), 37 cm x 151 cm. Texte de Michaël La Chance.

Elle surgit aussi dans ses grandes estampes, comme L’ange rouge – et ses ailes végétales – qui semble survoler un espace totalement désolé.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

L’ange rouge, 1990, Louis-Pierre Bougie, pierre noire, acrylique et gesso sur papier (passage sous presse), 109 cm x 234 cm. Collection privée.

Le commissaire a eu l’idée de présenter de nouveau les sculptures en fer forgé que Louis-Pierre Bougie avait dévoilées à la Galerie Éric Devlin en 2017. Des œuvres élancées pourvues de piques et de boules. Un jardin de curiosités au souffle médiéval, étrange et brut, qui a charmé Louise Roy, chancelière émérite de l’Université de Montréal, ancienne PDG de la Société de transport de la Communauté urbaine de Montréal et amie de l’artiste.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Sculptures, 2015-2019, Louis-Pierre Bougie, fer forgé (base en bois), dimensions variables

« J’ai acquis la plus belle de ces sculptures, a dit Mme Roy, lors du vernissage de l’exposition. Un diable avec une corne en forme de salutation et de clin d’œil aux milliers de clous de fer amassés illégalement sur les voies du Canadien Pacifique ! Je ne pouvais résister de retrouver dans une œuvre mon amour de l’art et des transports ! »

Claude Morissette a également déployé plusieurs des grandes suites que Louis-Pierre Bougie a réalisées à New York dans les années 90, des œuvres marquantes, de véritables symphonies de corps et de formes en suspension.

L’exposition présente aussi de grandes estampes au burin de 1988, des figures humaines aux postures et aux regards poignants. Des œuvres-hommages comme L’échelle sociale, Marie Uguay. Et puis, Les huit jours d’attente, une eau-forte narrative de 1980, présentée case par case, comme pour le découpage narratif d’une bande dessinée. Une œuvre esthétique et dramatique. Comme l’art époustouflant de Louis-Pierre Bougie, une voix plastique singulière et forte en écho à cet artiste unique, à la fois discret et dense, révélant cette existence qui palpite de joie mais aussi de souffrances.

Hommage à Louis-Pierre Bougie, maître graveur, à la maison de la culture Claude-Léveillé, jusqu’au 1er décembre