La peintre montréalaise Janet Werner fait l’objet d’une solide expo solo au Musée d’art contemporain de Montréal, jusqu’au 5 janvier, avec ses portraits de femmes inventées et sa dernière période picturale marquée par des références à sa production dans son atelier, où La Presse l’a rencontrée.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Des femmes étranges, aux expressions mystérieuses. Des peintures qui intriguent, parfois dérangent, en tout cas qui ne laissent jamais indifférent, éveillant l’imaginaire.

« J’ai toujours été intéressée à créer des œuvres qui favorisent une rencontre entre la personne qui regarde et le portrait », dit Janet Werner en entrevue.

C’est exact, mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg artistique de Janet Werner. Car son univers pictural ne cesse d’évoluer ces dernières années, au rythme d’une quête inassouvie d’atteindre un semblant de satisfaction ! Mais comme elle le dit elle-même, être satisfaite signifierait la fin de son chemin.

Originalité

Janet Werner a une approche non conventionnelle du portrait, née de ses réflexions sur l’abstraction et de formes biomorphiques qu’elle a épousées pour, ensuite, glisser vers une figuration non narrative.

Cette figuration à la signature tout à fait unique coïncide avec son déménagement de Saskatoon à Montréal, il y a 20 ans. L’artiste originaire de Winnipeg a alors décidé d’utiliser diverses sources iconographiques pour créer des portraits fictifs évoquant le désir et la séduction. Des sources d’inspiration marquantes au début et dont elle s’est distancée au fil des ans pour aborder d’autres thèmes comme le genre, la représentation et la liberté d’interprétation.

PHOTO GUY L’HEUREUX, FOURNIE PAR LE MACM

Beast, 2019, Janet Werner, huile sur toile 243,8 cm x 188 cm. Collection du Musée d’art contemporain de Montréal

Registre plastique

« Elle a un registre plastique très ouvert, ayant couvert tout au long de sa carrière un grand nombre de territoires stylistiques, dit le commissaire François LeTourneux, conservateur adjoint au Musée d’art contemporain de Montréal. Elle fait partie de la génération des John Currin, Lisa Yuskavage, Karen Kilimnik ou encore Elizabeth Peyton qui ont donné une nouvelle impulsion à la peinture figurative dans les années 90. » 

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Vue de l’exposition de la peintre Janet Werner au Musée d’art contemporain de Montréal, avec à droite, un large couloir de portraits

François LeTourneux a donc eu l’idée de scénariser au MAC un déploiement représentatif des 10 dernières années de création de Janet Werner. Il avait été frappé par sa dernière expo à la galerie Parisian Laundry, en 2017. Sticky Pictures (Ces images qui collent) marquait un tournant dans sa production, puisque l’artiste était alors en pleine transition, ayant décidé de prendre en compte son environnement de création, soit son atelier de la rue Bellechasse, dans ses œuvres.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Janet Werner parmi ses magazines, ses photographies et ses ouvrages qui construisent son imaginaire pour réaliser ses portraits fictifs.

Ce studio, où elle peint depuis 20 ans, est rempli de ces fameux magazines de photographies de mode qui l’ont menée à la plupart des pistes picturales qu’elle a empruntées. Sur une table sont éparpillés ses pinceaux et ses tubes de pigment.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Catalogues, figurines, statuettes, souvenirs, photographies, l’atelier de Janet Werner est aussi une bibliothèque comme un nid de mémoire.

Dans un meuble, des figurines regardent le visiteur, près d’ouvrages de référence. Comme celui sur la peinture à numéro qui l’a conduite à créer, pendant une courte période, des portraits de femmes plantées dans des décors parfois champêtres.

Autoportraits

Reflétant ses états d’âme, les portraits de Janet Werner sont indirectement des autoportraits. « Je dois reconnaître que je me projette un peu dans ces personnages que je peins », dit-elle, ajoutant avoir fini par reconnaître, aussi, l’influence de Picasso dans la liberté et l’éclatement de sa propre démarche.

PHOTO GUY L’HEUREUX, FOURNIE PAR LE MACM

Lucy, 2011, Janet Werner, huile sur toile, 221,5 cm x 169 cm.
Don de Me Robert-Jean Chénier. Collection du Musée national
des beaux-arts du Québec.

Exposition

L’expo au MAC comprend donc des portraits « classiques » de Janet Werner comme Sisters, Folding Woman, Smearcase, Lucy ou Dreamer. Plusieurs ont été judicieusement placés dans un espace formant un large couloir et donnant l’aspect d’une très classique galerie de portraits. Une belle idée scénographique.

PHOTO CRAIG BOYKO, FOURNIE PAR LE MACM

Untitled (Curtain), 2016, Janet Werner, huile sur toile, 1,83 m x 1,52 m. Collection du Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto.

Le cœur de l’exposition est consacré à sa nouvelle méthodologie empreinte de l’ambiance de l’atelier et des notions d’espace, avec les huiles Hass, Studio (Miro), Touch Hold, Table avec Picasso ou encore Hover. Des œuvres où elle a exprimé son goût pour le format miniature et la mise en abyme. Mais elle ne se réjouit pas totalement du résultat.

« Ce n’est pas encore assez libre, dit-elle. C’est si difficile. Pour Picasso, je ne pense pas que c’était si difficile. Je ne suis jamais satisfaite ! Je partage ce qu’a dit Zadie Smith, soit qu’on doit se résigner à cette tristesse permanente qui vient du fait qu’on n’est jamais satisfait ! »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Quelques œuvres récentes et d’autres plus anciennes se côtoient dans l’atelier de Janet Werner.

L’exposition, conçue en boucle, s’achève là où elle a commencé, avec les derniers tableaux de l’artiste, dont les magnifiques Beacon et Portrait (Red Curtain). Une expo qui s’avère un jalon intéressant vers une rétrospective plus large et dotée d’un catalogue qu’il faudra bien un jour consacrer à Janet Werner, moins célèbre que d’autres qui, comme elle, ont usé du pastiche pictural et de la parodie pour critiquer la société de consommation et la superficialité de l’imagerie contemporaine.

PHOTO FOURNIE PAR LE MACM

Reach, Janet Werner, huile sur toile, 55,88 cm x 71,12 cm. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la galerie Parisian Laundry, Montréal.

Elle a encore tant à dire sur les questions d’identité et de vulnérabilité qu’elle est bien décidée à poursuivre sa voie si féconde. Prenant sa retraite de professeure le mois prochain, après 20 ans d’enseignement à l’Université Concordia, Janet Werner aura plus de temps pour créer.

« J’ai bien du travail à venir ! lâche-t-elle. Et le fait de ne plus enseigner me donnera peut-être plus de fluidité et moins de stress ! On verra ! »
Janet Werner, au Musée d’art contemporain de Montréal, jusqu’au 5 janvier.