(CROYDON) Une boule disco transformée en casque antiémeute. Un mobile pour enfants fait de caméras de sécurité. Une fontaine de paniers d’épicerie.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Si les résidants de Croydon – en banlieue de Londres – croyaient disposer d’un nouveau magasin pour faire leurs emplettes du dimanche, ils seront déçus. Entre cabinet de curiosités, galerie d’art et boutique, la dernière installation de Banksy vend exclusivement du sarcasme et de la matière à réflexion.

L’artiste britannique – dont l’identité est toujours secrète – s’est fait connaître avec ses graffitis élaborés. Il s’est maintenant tourné vers les objets « inutiles et choquants », selon sa propre définition.

Sur un coin de rue en plein centre de la ville, la vitrine attirait quelques dizaines de curieux jeudi après-midi. L’échoppe, baptisée Gross Domestic Product (Produit intérieur brut) et dont l’intérieur est inaccessible, a été inaugurée en toute discrétion début octobre pour une durée de deux semaines.

« Je suis venu spécialement du Kent, environ une heure de transport, pour voir ça », a déclaré Mike Jones, café dans une main et iPhone dans l’autre pour prendre des photos. « Je pense que c’est fantastique. »

Débat commercial

Dans la vitrine, en plus du casque, du mobile et de la fontaine, une vingtaine d’autres œuvres qui remettent en question la société contemporaine britannique. Des petits migrants en bois pour apprendre aux enfants à compter « combien peuvent se glisser dans le camion pendant son court arrêt ». Une peau de la mascotte de Kellogg « Tony le Tigre », diabétique et le sourire carié, transformée en tapis. Une brique transformée en sac à main, « aussi pratique que les objets vendus par les maisons de luxe ».

PHOTO TOLGA AKMEN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Sur un mur, des têtes d’animaux en peluche montées comme des trophées de chasse : un chien asphyxié par un sac, un écureuil étranglé par un morceau de plastique, une tortue étouffée par un filet de pêche.

Ces objets devraient être vendus par l’intermédiaire du web « prochainement », selon le site internet mis en ligne à cette fin, mais toujours fermé au moment de publier ces lignes.

Dans un communiqué, Banksy a indiqué que son objectif principal était d’occuper le terrain commercial en vendant lui-même des objets qui portent son nom, afin de mieux bloquer la route à des commerçants qui s’enrichissent sur son dos. Il prend en particulier pour cible une entreprise mettant en marché des cartes de souhaits ornées de l’une de ses œuvres.

PHOTO TOLGA AKMEN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Cette entreprise « tente de s’emparer des droits légaux sur l’œuvre de Banksy et la vente de produits véritablement créés par lui serait la meilleure contre-attaque, selon les conseils qu’il a reçus », indique une affiche brune collée dans la vitrine.

Full Colour Black, la société qui a imprimé des cartes de souhaits à l’effigie d’une œuvre de Banksy, a répliqué en l’accusant de s’en prendre à une « petite entreprise » qui ne faisait rien de mal.

« Très direct »

Jeudi, les curieux qui papillonnaient autour de la vitrine accordaient bien peu d’importance à ce débat.

« Il a un message très intéressant sur le monde. C’est souvent simple, mais très direct », a dit Tim Ray, juste avant de montrer son téléphone intelligent, ouvert sur le site web de la boutique en ligne qui lui permettra peut-être d’acquérir l’une des œuvres. « J’imagine que tout sera vendu dès que le site ouvrira, en une heure à peine. »

Je travaille à Croydon, alors c’est près de mon boulot, mais j’aurais fait le détour s’il avait fallu. J’aime beaucoup l’œuvre de Banksy.

Tim Ray

Il a relaté que le magasin était vacant depuis plusieurs mois avant que Banksy ne l’investisse.

PHOTO TOLGA AKMEN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Sur la rue principale, la plupart des résidants de Croydon poursuivaient leur route sans s’arrêter. La curiosité de quelques-uns d’entre eux était piquée par l’attroupement.

Un groupe de jeunes mères marchant avec leurs bébés en poussette a tenté un selfie devant le mobile fait de caméras de sécurité. Témoin de leur difficulté, un gardien de sécurité embauché pour éviter les débordements s’est offert pour prendre la photo.

« Je passais par ici, a expliqué Pauline Woods, dont le mari avait été mis au courant de l’existence de l’installation par un article de journal. Je connais Banksy, mais je n’avais jamais vu aucune de ses œuvres en vrai. Il y a beaucoup d’ironie, avec des références à l’actualité et aux problèmes du monde. Il est très pertinent. »

Une toile peinte par Banksy en 2009, qui représente une Chambre des communes chaotique remplie de chimpanzés, a atteint la somme record de 15,9 millions la semaine dernière aux enchères. Jamais une œuvre de l’artiste n’avait dépassé les 2 millions auparavant. Sur les réseaux sociaux, Banksy a déploré cette vente.