(New York) Ses clichés d’anonymes du monde entier l’ont rendu célèbre : le Brooklyn Museum consacre à partir de vendredi à JR une rétrospective éclairant 20 ans de travail de l’artiste français, aujourd’hui installé à New York.

Thomas URBAIN
Agence France-Presse

« C’est assez spécial de voir d’un coup tout son travail quand on a juste 36 ans », confie JR à l’AFP, quelques heures avant l’ouverture de l’exposition, « mais en même temps, se rendre compte que ça fait déjà 20 ans. »

Tout n’y est pas, loin de là. L’essentiel de l’œuvre du coréalisateur du film Visages, Villages avec Agnès Varda est d’ailleurs dans la rue, où elle a le plus souvent déjà disparu.

Mais à travers une sélection de ses travaux, étalés sur deux décennies, JR : Chronicles, visible jusqu’au 3 mai prochain, offre du recul sur un artiste qui s’inscrit dans l’éphémère, dans l’instant.

Roi du happening, du buzz, parfaitement dans son époque, celle de la génération Instagram, JR n’est pas que cela.

« Nous voulions présenter JR comme un artiste sociétal, ce qui n’est peut-être pas la façon dont beaucoup de gens le voient, aux États-Unis en tout cas », explique Drew Sawyer, cocommissaire de l’exposition, avec Sharon Matt Atkins.

Des premières photos, collées sur les murs de Paris, à sa dernière œuvre, une fresque géante qui représente plus de 1000 New-Yorkais, « tous les projets se lient les uns aux autres », explique le trentenaire au chapeau et lunettes noires.

Le fil directeur, « ce que j’ai de plus cher dans mon travail dans la rue », dit-il, c’est « de faire se rencontrer les gens ».

Depuis le début, lorsqu’il allait photographier les jeunes de Clichy-sous-Bois, JR va au contact, pour s’effacer ensuite derrière ses sujets.

Avec Women are Heroes, The Wrinkles of the City ou Inside Out, ou Visages, Villages, il offre une représentation aux invisibles.

PHOTO ANGELA WEISS, AFP

L’artiste JR

« Garder une trace »

« Depuis le début, en travaillant dans l’éphémère, à l’extérieur, j’ai toujours pris en compte la documentation pour garder une trace », détaille JR.

« Et ces traces », dit-il, « au fur et à mesure, sont devenues, des fois, plus intéressantes que les projets extérieurs eux-mêmes puisqu’elles montrent la manière dont les gens ont réagi aux installations. »

« Ça donne une température de l’endroit, presque une étude sociologique des différents contextes dans lesquels j’ai pu installer ces œuvres. »

L’exposition du Brooklyn Museum, qui présente des similitudes avec celle de la Maison européenne de la photographie, clôturée en février, est un contrepoint à ce que le grand public connaît de l’œuvre de JR.

PHOTO ANGELA WEISS, AFP

Au centre de l’exposition, il y a Chronicles of New York, la fresque géante avec ces centaines de New-Yorkais qu’il a photographiés et interviewés séparément.

Vidéos, montages, animations… le Français pousse même le travail de pédagogie jusqu’à proposer, via une application sur téléphone intelligent, une série de vidéos dans lesquelles il explique ses projets.

« Ce qu’on voit dans le musée, on ne peut pas le voir dans des travaux que j’ai pu réaliser », fait valoir celui qui a récemment sidéré les États-Unis avec sa photo géante d’un enfant regardant par-dessus le mur de la frontière mexicaine.

Cette exposition, JR l’a voulu gratuite, tout en refusant qu’elle soit parrainée par une ou plusieurs entreprises, pratique dominante aujourd’hui. Le budget a été bouclé avec les contributions de donateurs individuels.

« J’habite à New York depuis neuf ans et de pouvoir présenter pour la première fois mon travail comme ça, c’est une chance incroyable. »

Au centre de l’exposition, il y a Chronicles of New York, la fresque géante avec ces centaines de New-Yorkais qu’il a photographiés et interviewés séparément.

Ils sont réunis dans un montage géant, qui rappelle, comme Chroniques de Clichy-Montfermeil (2017), des tableaux de Véronèse ou Le Tintoret, ainsi que le peintre mexicain Diego Rivera, influence revendiquée. La photo sera bientôt affichée un peu partout dans la mégapole américaine.

De Rio au Louvre, JR voit grand, ce qui demande préparation. Il est loin, le temps des graffitis à l’arrache, mais « la manière dont je travaille n’a pas vraiment changé », assure-t-il.

Il est déjà parti sur d’autres projets, dont un dans une prison américaine, qui s’est concrétisé il y a quelques jours seulement.

« Cette facilité, grâce à l’impression, à mon mode de travail et aussi à ma rapidité, en restant en petites équipes », explique-t-il, « me permet de continuer à travailler comme quand j’avais 16 ans et de décider d’un coup d’aller coller dans une rue ou une autre. »