Quelles sont les expositions à voir ce week-end ? Chaque jeudi, nos critiques en arts visuels proposent une tournée de galeries et de centres d'artistes. À vos cimaises !

Éric Clément LA PRESSE

Le thème de la colonisation et de la décolonisation est au coeur des expositions estivales du Musée d'art de Joliette. L'artiste canadienne de renommée internationale Shannon Bool y présente son premier solo muséal en Amérique, avec The Shape of Obus (La forme d'Obus), inspiré du séjour au Maghreb de l'architecte Le Corbusier dans les années 30.

Née en Colombie-Britannique en 1972, Shannon Bool réside en Allemagne depuis 2001. S'intéressant au colonialisme, elle a privilégié une approche historique et critique pour façonner son dernier corpus, The Shape of Obus, centré sur l'architecte franco-suisse Le Corbusier (1887-1965).

L'artiste a eu connaissance des dessins érotiques que Charles-Édouard Jeanneret-Gris (véritable identité de Le Corbusier) a réalisés alors qu'il était en Algérie au début des années 30. Il s'était rendu dans ce pays avec l'ambition d'aménager l'urbanisme d'Alger, notamment son front de mer. Mais son projet architectural, connu sous le nom de Plan Obus, n'avait pas été agréé par les autorités locales.

S'étant procuré ces dessins ainsi que des esquisses du Plan Obus, Shannon Bool a pris le chemin d'une réflexion sur le modernisme. Ses oeuvres présentées à Joliette allient en effet art traditionnel, avec la tapisserie et la peinture sur soie, et art contemporain, avec des collages et la technique du photogramme.

Wotruba Bleu

Dans la salle d'exposition, on tombe tout d'abord sur trois grands cadres, notamment Wotruba Bleu, où sont dessinés, sur de la soie tendue sur des miroirs, des motifs inspirés de la culture maghrébine qui viennent se superposer à des éléments architecturaux. Un jeu de profondeur et de réflexion et une critique à peine voilée de l'architecture brutaliste.

À côté de ces oeuvres, la Série Obus Girls est constituée d'une quinzaine d'images suggérant la fascination orientaliste de Le Corbusier pour le nu féminin et les figures maghrébines. Shannon Bool y associe les projets urbanistiques de l'architecte avec des cartes postales érotiques de femmes et de jeunes filles algériennes collectionnées pendant la période coloniale et dont Le Corbusier raffolait. Des associations critiques qui révèlent l'appropriation fétichiste de la femme orientale chez Le Corbusier et éclairent des moeurs aujourd'hui considérées comme désuètes. Mais aussi qui mettent en exergue l'étude approfondie de l'artiste canadienne en amont de ses créations.

« Shannon Bool est autant une historienne de l'art qu'une artiste, tant ses oeuvres découlent de recherches fouillées, note Jean-François Bélisle, directeur du Musée d'art de Joliette. Elle a travaillé avec des plans originaux qui ont été scannés avant de créer ses montages et de les photographier à l'argentique. »

Tapisseries

Dans le même esprit, Shannon Bool a fait réaliser numériquement deux grandes oeuvres en tapisserie, Oued Ouchaia et Maison locative Ponsik, qui utilisent les plans de Le Corbusier pour ses projets algériens et dans lesquelles elle a ajouté les dessins brodés de silhouettes de femmes ayant des relations sexuelles. Des ébats visuellement atténués par un savant agencement de motifs décoratifs du Maghreb.

Cette association de plans d'architecture et de formes féminines découle de l'assertion de Shannon Bool selon laquelle le style du projet architectural algérois de Le Corbusier, tout en courbes, serait relié à son attrait pour celles des femmes mauresques, lui qui estimait par ailleurs que l'architecture établit des rapports émouvants avec des matières brutes.

Photo The Four Seasons

L'artiste présente par ailleurs une autre tapisserie, The Four Seasons, que l'on prend, de loin, pour une photographie, et qui représente la pièce des toilettes pour hommes, tout en marbre, du restaurant The Four Seasons de l'édifice Seagram, à New York, conçues par les architectes Ludwig Mies van der Rohe et Philip Johnson. Une oeuvre tissée magnifique, aux reflets moirés, qui évoque une période de l'architecture, quand la jeune Phyllis Lambert avait dirigé la planification du Seagram Building en 1954. Et qui parle de féminité et de transgression avec ce large pan de robe de bal qui dépasse de la porte d'un cabinet normalement réservé aux hommes...

Tête chercheuse

Voici une exposition intéressante sur les changements de perception qui marquent la récente histoire humaine et sur l'évolution de l'art. Mise en scène par une tête chercheuse qui ouvre des avenues originales pour passer des messages.

« Il y a chez Shannon Bool une façon de déconstruire et de fragiliser les paramètres très stricts du modernisme, à travers la matière ou avec ces veines de marbre de Mies van der Rohe qui viennent complètement bousculer les lignes franches de l'architecture moderniste, dit la commissaire de l'exposition, Anne-Marie Saint-Jean Aubre. Son travail est ancré dans les matières, notamment des matières très sensuelles, tout en ayant un propos conceptuel très fort. »

The Shape of Obus (La forme d'Obus), de Shannon Bool, au Musée d'art de Joliette, jusqu'au 9 septembre

Photo fournie par le Musée d’art de Joliette

Maison locative Ponsik, 2018, Shannon Bool, tapisserie Jacquard, broderie, 234 cm x 310 cm. Avec l'aimable permission de la Daniel Faria Gallery de Toronto et de la Galerie Kadel Willborn de Düsseldorf.

Photo Vanessa Fortin, fournie par le Musée d’art de Joliette

Une femme contemple l'une des 14 épreuves-contact sur papier fibre de l'oeuvre Série Obus Girls, de Shannon Bool, au Musée d'art de Joliette.

Autres expositions

RAFAEL LOZANO-HEMMER

Le Musée d'art contemporain de Montréal organise cet été trois visites guidées de l'exposition Rafael Lozano-Hemmer : Présence instable. Aujourd'hui, à 18 h 30, l'artiste montréalais offrira sa seule visite guidée et répondra aux questions des visiteurs en français, en anglais et en espagnol. Une visite pour enfants aura lieu samedi, à 11 h, avec deux guides du studio de Rafael Lozano-Hemmer. Et une visite pour les « fanas de techno » aura lieu le 9 août, à 18 h 30.

MASKULL LASSERRE

Vous prévoyez passer à Toronto d'ici au 6 octobre ? Si oui, allez faire un tour à Arsenal Contemporary Toronto. La galerie des collectionneurs Anne-Marie et Pierre Trahan expose durant tout l'été les oeuvres du sculpteur canadien Maskull Lasserre, virtuose du trompe-l'oeil sculptural. Des créations mêlant le réel et le fantastique. Il faut voir son tronc d'arbre sculpté de telle sorte que ses deux parties semblent reliées par une grosse corde... Fascinant.

Immovable Objects, Unstoppable Force, de Maskull Lasserre, à Arsenal Contemporary Toronto (45, Ernest Avenue, Toronto), jusqu'au 6 octobre.

CAL LANE ET PIERRE LEBLANC

Le Centre d'exposition de Val-David présente, jusqu'au 9 septembre, le travail de deux sculpteurs particulièrement habiles et renommés. Véritable dentellière du métal, Cal Lane expose avec Autour de Veiled Hood ses objets métalliques qu'elle s'amuse à détourner de leur sens commun. Quant à Pierre Leblanc, les oeuvres de La nature au coeur et l'arbre en bandoulière évoquent son inquiétude environnementale. Des créations avec l'arbre « en ligne de mire », dit-il, dictées par ses souvenirs d'enfance et par le poème de Gaston Miron, Tête de caboche

Cal Lane et Pierre Leblanc au Centre d'exposition de Val-David (2495, rue de l'Église, Val-David), jusqu'au 9 septembre.

LES FUTURS DISPARUS

Si vous avez envie d'une petite virée artistique et naturelle dans les Cantons-de-l'Est, l'exposition Les futurs disparus, qui associe la photographie de René Bolduc et la poésie de la journaliste Mélanie Noël, est présentée cet été dans le petit village de Saint-Venant-de-Paquette, collé à la frontière américaine et dont le sentier poétique est parsemé de sculptures de pierre. L'expo accompagnée d'un livre qui porte le même titre est une idée de Richard Séguin, qui a réuni le photographe et la journaliste, qui ont en commun un attrait pour les coins perdus et les gens solitaires. Avec des portraits, des paysages estriens magnifiques et des mots très doux. Une occasion de s'arrêter à l'essentiel et d'écouter le passé.

Les futurs disparus, de Mélanie Noël et René Bolduc, à la galerie d'art La Sacristie, Saint-Venant-de-Paquette, jusqu'au 15 octobre.