Présentée jusqu'au 5 août à l'Arsenal, la 4e Biennale internationale d'art numérique (BIAN) de Montréal dépasse toutes les attentes. Alliant art et nouvelles technologies, l'exposition Automata - Chante le corps électrique permet de découvrir des oeuvres étonnantes issues de l'imaginaire, des recherches et des expérimentations d'une foule d'artistes. Des créations qui plairont aux adultes comme aux enfants. À ne pas manquer!

Éric Clément LA PRESSE

L'Allemagne est à l'honneur pour cette quatrième BIAN. Le directeur du Centre d'art et de technologie des médias de Karlsruhe (ZKM), Peter Weibel, est le commissaire invité par le directeur artistique de l'événement, Alain Thibault. Il est venu à Montréal avec plusieurs créations d'artistes allemands, dont l'installation de réalité augmentée Bibliotheca Digitalis: Three Phases of Digitalization, de Bernd Lintermann et de Nikolaus Völzow. Une réflexion sur la «bibliothèque du futur», le statut du livre et ses évolutions numériques. L'installation est constituée d'un grand écran blanc, d'une table avec un écran transparent et de plusieurs livres (d'Isaac Newton, Gottfried Wilhelm Leibniz ou encore Alan Turing) dont les pages semblent blanches. Mais quand le visiteur tourne les pages et regarde l'écran transparent, il distingue le contenu (scientifique) de ces livres. Impressionnant...

Créée en 2015, l'oeuvre Portrait on the Fly des pionniers français et autrichien de l'art interactif Laurent Mignonneau et Christa Sommerer, qui travaillent ensemble depuis 25 ans, est un de nos coups de coeur. En s'approchant d'un écran lumineux vertical muni d'une caméra, le visiteur voit sa silhouette se former sur l'écran et constate que son portrait est constitué... par un essaim de 15 000 mouches virtuelles! Ces mouches (qui sont en fait la multiplication d'une photo d'une mouche) se déplacent de façon aléatoire et s'arrêtent sur les zones de contraste pour former des silhouettes. Cette oeuvre qui remet en question la culture actuelle de l'égoportrait aborde aussi les thèmes du changement, de l'éphémère et de l'impermanence.

Le collectif Light Society formé de Sakchin Bessette (cofondateur de Moment Factory) et d'Aliya Orr présente en première mondiale l'oeuvre Whispers, qui fait partie de sa série Tools for Transformation. Une création de vent, de sons et de lumière qui allie art-thérapie et quête de sensorialité. Il s'agit d'une installation en partie immersive puisqu'on la découvre avec un casque sur les oreilles et en se tenant tout près de ces grandes bâches en plastique qui se tordent et se déploient en réagissant à de puissants ventilateurs. Sorte de tempête monumentale, Whispers est à la fois poétique et monstrueuse. Une expérience de 12 minutes impressionnante, voire hypnotisante.

La quatrième BIAN présente en première mondiale la nouvelle création robotique Over the Air des artistes sud-coréens TeamVoid & Youngkak Cho, une oeuvre de dessins produits sur un cube par deux bras robotiques qui reproduisent graphiquement et de façon sonore des données provenant des mesures quotidiennes de la qualité de l'air prises dans cinq villes: Séoul, Montréal, Paris, Berlin et Pékin. Plus la qualité de l'air est mauvaise (comme à Pékin), plus le dessin est foncé et marqué. Pour Montréal, où la qualité de l'air est, par contraste, bien meilleure, le dessin est plus simple et moins dynamique. L'oeuvre est une réflexion sur la corrélation entre les industries de l'avenir et la pollution de l'environnement.

Caroline Monnet participe à la BIAN avec son installation Like Ships in the Night qui comprend une vidéo, Transatlantic, projetée sur un mur de la plus grande salle de l'Arsenal, des sphères de béton posées sur des socles et une oeuvre en cuivre liée à l'histoire des communications. Une création que l'artiste d'origine française et algonquine a présentée à Banff en janvier. La vidéo de 15 minutes a été tournée en 2012 lors d'une traversée de l'Atlantique en cargo. «Je trouvais que l'océan Atlantique était un point de rencontre parfait pour les deux côtés de mes ancêtres, dit-elle. Et c'est la route mythologique des colons. Je voulais me pencher sur l'idée de communication ou le manque de communication entre les nations, sur l'environnement et sur les échanges coloniaux, industriels et économiques.»

Dans le même esprit que l'oeuvre de Laurent Mignonneau et de Christa Sommerer, les visiteurs (petits et grands) auront bien du plaisir avec les petites tuiles de bois de l'oeuvre Wooden Mirror, de l'artiste israélo-américain Daniel Rozin. Ce miroir de bois réagit à votre présence. Les petites facettes semblables à des pixels se mettent à bouger et à refléter votre apparence pratiquement en temps réel. L'interactivité et la représentation corporelle sont au centre de cette oeuvre qui élabore une réflexion sur la perception en utilisant ce matériau noble qu'est le bois.

Photo David Boily, La Presse

Bibliotheca Digitalis: Three Phases of Digitalization, de Bernd Lintermann et Nikolaus Völzow, 2017

L'artiste canadien Adam Basanta présente All We'd Ever Need Is One Another, une usine d'art créant des «oeuvres» 24 heures sur 24, sans intervention humaine et grâce à une numérisation autogénérée. L'installation produit quotidiennement 1200 images qui sont envoyées à un ordinateur qui les compare à une banque de données de 1,5 million d'images provenant notamment de collections muséales. Quand l'image est assez proche (à 80 %) d'une de ces oeuvres d'art, elle en devient une variation. C'est ainsi qu'Adam Basanta a créé une oeuvre ressemblant à 81 % au tableau Red, White and Brown peint en 1957 par Mark Rothko ou une autre étant à 68 % proche de la peinture Shade III de Pierre Dorion. Le visiteur peut voir les oeuvres autogénérées durant les dernières heures.

L'installation Mirage, de l'artiste allemand Ralf Baecker, est un dispositif de projection couplé à un système qui enregistre et traite les données du champ magnétique terrestre puis les traduit en un ensemble lumineux de couleur rouge sang qui évoque une surface topographique et bouge très lentement. Ce paysage synthétisé que l'artiste appelle une «errance subliminale» repose sur un dispositif au laser qui utilise les principes optiques et les recherches sur les réseaux neuronaux artificiels. Un travail expérimental intéressant, mais pas très spectaculaire.

Le thème de cette quatrième BIAN est Chante le corps électrique, une référence au poème de Walt Whitman Je chante le corps électrique, composé en 1855. Une ode à la physicalité et une réflexion sur l'âme. Les nouvelles technologies établissent en effet de nouvelles relations extérieures pour le corps humain et permettent d'entrevoir des progrès pour toutes sortes d'approches qui permettront de prolonger nos actions grâce à la robotisation. C'est le cas d'une recherche de l'artiste américaine Addie Wagenknecht qui l'a amenée à créer la vidéo Optimization of Parenting, Part 2, qui montre un bras robotique réagissant chaque fois que le bébé se réveille ou pleure dans son berceau. Une oeuvre qui suggère de laisser l'enfant seul avec un robot...

La talentueuse et prolifique artiste mohawk Skawennati présente plusieurs vidéos à la BIAN, notamment Le retour du pacificateur, qui remet en contexte l'histoire «officielle» canadienne, ou encore des épisodes de TimeTravellerTM, qui met en vedette un jeune Mohawk vivant en 2121 et qui utilise la technologie de son époque pour visiter des événements historiques importants. Plaçant l'histoire autochtone selon une ligne temporelle ininterrompue, Skawennati utilise toutes sortes de plateformes pour placer les cultures amérindiennes sur les piédestaux de la modernité. Original et rafraîchissant. On peut voir les épisodes de TimeTravellerTM à timetravellertm.com.

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La 4e Biennale internationale d'art numérique (BIAN) de Montréal, jusqu'au 5 août, à Arsenal art contemporain (2020, rue William, Montréal).

Photo David Boily, La Presse

Portrait on the Fly, de Laurent Mignonneau et Christa Sommerer, 2015