Le street artist américain Turtle Caps a invité récemment une quarantaine d'artistes montréalais (muralistes, illustrateurs, graffiteurs, etc.) à décorer les murs extérieurs de trois étages d'un édifice vétuste du centre-ville de Montréal. Visite de la «galerie privée» éphémère Cabane à sucre.

Mis à jour le 3 sept. 2014
Éric Clément LA PRESSE

Keith, alias Turtle Caps, est un artiste du streetart new-yorkais de 37 ans venu passer quelques années à Montréal. Les passionnés de tags, de murales et de graffitis ont sûrement déjà vu sa signature, une tortue stylisée avec un chapeau, une bouche arrondie et deux pieds chaussés de grosses pantoufles.

Après avoir longtemps travaillé «dans la norme» à New York, y ayant même créé une entreprise, Keith est devenu artiste et vit aujourd'hui de contrats de décoration intérieure et extérieure, notamment ici à Montréal. «Quand on est un artiste, on sacrifie un peu l'aspect financier pour privilégier le plaisir, l'émotion et la créativité», dit-il.

C'est dans cet esprit qu'il a eu l'idée d'une rencontre d'amis artistes montréalais du street art et de l'illustration, une rencontre qui ne laisserait comme traces que celles de leurs oeuvres éphémères créées à même des murs de briques.

Comme Keith habite un édifice du centre-ville montréalais qui comprend une cour intérieure entourée de murs - comme un patio espagnol ou un riad marocain, le faste en moins -, il a fait venir ces artistes dans cet espace intérieur invisible de la rue pour qu'ils y créent chacun, durant une douzaine de jours, une oeuvre peinte ou sculptée.

Turtle Caps dit avoir choisi cet endroit parce que l'îlot s'embourgeoisera bientôt et l'immeuble sera démoli pour faire place à des condos.

Ce sont effectivement des artistes de renommée internationale qui sont venus créer dans cet espace, tels que Chris Dyer, le très productif Adida Fallen Angel, le coloré Futur Lasor Now, Labrona, Kevin Ledo ou le collectif En Masse, représenté notamment par Alex Produkt, Cheryl Voisine, Jeremy Shantz et Julien Deragon.

La Presse a visité les lieux en compagnie de Turtle Caps. Nous avons bien aimé le dessin urbain de l'illustrateur Jonathan Himsworth, dans un style très bédé. «Comment se fait-il que ce gars n'est pas plus connu et reconnu?, s'interroge Turtle Caps. J'ai tellement de respect pour cet artiste.»

Nous avons également découvert les étranges sculptures d'éléments recyclés d'Alysha Farling, les petites filles brunes de MC Baldassari, les dessins délicats de Miss Me, le magnifique portrait d'un Indien par Kevin Ledo, les oiseaux expressifs de Futur Lasor Now et les oranges charnues de X-Ray.

Turtle Caps organisera-t-il une autre rencontre artistique de ce type à Montréal? Il ne le croit pas. D'autres idées émergeront, mais il n'est pas du genre à faire deux fois la même chose. «Je voulais juste que ces artistes montréalais se rencontrent parce que, parfois, ils ne se connaissaient même pas, dit-il. Et puis, voir un peintre - qui expose dans une galerie - créer à côté et en même temps qu'un graffiteur qui travaille dans la rue avec une bombe aérosol, je trouvais ça cool

Pourquoi ne pas permettre au public de venir voir toutes ces oeuvres? Est-ce une question de légalité? «On veut respecter la vie privée des gens qui habitent ici, dit-il. On ne peut pas accueillir ici des centaines de personnes en même temps. Mais on a contacté les médias parce que les artistes méritent un certain crédit, d'autant plus qu'ils ont fait ça gracieusement.»

L'idée de documenter l'événement avec une vidéo a même été écartée par Keith afin de permettre aux artistes de créer sans être dérangés. «Et aussi parce qu'en faisant un documentaire, la magie aurait disparu, dit-il. Cabane à sucre est une rencontre dont on ne gardera que des souvenirs. Surtout que des jeunes finiront sûrement par venir dans cet endroit recouvrir certaines oeuvres de leurs propres créations. C'est comme ça.»