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Corno: fille de guérilla urbaine

Corno, âgée de 57 ans, mais qui, de... (Photo François Roy, La Presse)

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Corno, âgée de 57 ans, mais qui, de loin, en paraît 25, dégage l'énergie juvénile et rebelle d'une adolescente devenue «adulescente».

Photo François Roy, La Presse

Partie avec ses cliques, ses claques et ses toiles à New York il y a 16 ans, la peintre Corno s'y est fait une place, un nom et une nouvelle identité. Cette semaine, elle s'offre une nouvelle expo à Montréal et le titre d'artiste invitée du 30e Festival de jazz, qui lui a commandé une oeuvre originale. Portrait d'une boule d'énergie à qui tout réussit.

Au milieu de la salle d'exposition de la galerie Aka, rue Crescent, une fille, frange et cheveux longs, «skinny» jeans et Manolo Blahnik en cuir verni, sourit pour le photographe de La Presse. Elle pose devant d'immenses tableaux où des visages de géantes aux lèvres pulpeuses explosent en bombes de couleurs fluo et dégagent une énergie plus proche de la guérilla urbaine que de la promenade bucolique.

Même si je ne la reconnais pas tout de suite, j'en déduis que la fille devant les tableaux est la peintre Johanne Corno, fille d'Alcide Corneau et de Cécile Vaillancourt, soeur du psy Guy Corneau, amie d'Alvaro et du docteur Réjean Thomas, et ex-membre de la jet-set montréalaise. En principe, cette fille a 57 ans, mais de loin, Corno en paraît 25. Même lorsqu'elle s'approche, elle continue de dégager l'énergie juvénile et rebelle d'une adolescente devenue «adulescente».

Nous prenons place sur des chaises en plexi posées comme des cailloux translucides au milieu de la pièce nue. Autour de nous, sur les murs, une douzaine de ses nouvelles toiles campent des visages féminins aux lèvres charnues et quelques corps, minces et musclés.

Pourquoi tant de beauté et de perfection alors que le monde est si imparfait?

«Parce que c'est ça qui me plaît, répond Corno. Moi, dessiner du monde vieux et pas beau, ça ne me tente pas. Tous les corps que j'ai peints depuis le début ont toujours été top shape. Ça peut paraître cruel et superficiel, mais en réalité, ce n'est pas parce qu'un corps est plastiquement parfait qu'il ne dégage pas dans un tableau de l'émotion, de la profondeur et une certaine vulnérabilité», note-t-elle.

Ce que Corno note aussi, c'est que sa peinture post-pop et figurative, inspirée d'Andy Warhol comme des graffiteurs, change malgré elle et penche vers l'abstraction. «Je ne sais pas si c'est là que je m'en vais parce que ce n'est pas moi qui mène, c'est ma peinture. Souvent, je me surprends moi-même à faire des affaires sans savoir d'où ça vient.»

Aventure new-yorkaise

En réalité, Corno sait très bien d'où tout cela vient. Cela vient du métier qu'elle a acquis depuis 30 ans et qu'elle a approfondi à la vitesse grand V en débarquant à 40 ans à New York avec ses valises et pas grand-chose d'autre. La ville ne l'a pas nécessairement accueillie à bras ouverts, mais Corno s'est accrochée envers et contre tout. Lentement mais sûrement, elle a imposé son style et sa peinture dans les galeries de SoHo. Ce travail de longue haleine a débuté en 1987 dans une expo collective à la Broome Street Gallery de SoHo et l'a menée en 2000 à la Opera Gallery, rue Spring où, aujourd'hui, ses tableaux côtoient ceux de Basquiat, Miro, Chagall, Dali et Picasso, pour ne nommer que ceux-là. Pas mal pour une petite fille de Chicoutimi qu'on avait traitée de folle parce qu'elle rêvait d'être peintre à New York.

«Ce qui est le fun quand tu vieillis, c'est que t'as plus confiance dans tes moyens, t'as moins peur de te lâcher lousse et surtout t'as moins de filtres. À 20 ans, t'as aucun filtre, puis à mesure que t'avances et que tu te cherches, tu mets des filtres, tu fais de l'autocensure, par prudence ou par peur de déplaire. Mais à mon âge, tu te rends compte que la vie passe vite et tu te dis: go for it. J'ai travaillé toute ma vie pour être libre et là, j'en profite. C'est pas toujours facile. Des fois, je me demande pourquoi je ne suis pas mariée, pourquoi j'ai pas d'enfants et que je vis seule à New York, mais c'est la vie que j'ai choisie et je ne suis pas malheureuse. Au contraire. Quand je suis dans mon studio, je danse, je chante, je suis sur le party. I love to paint.»

Dans une chronique publiée dans La Presse, Dany Laferrière a déjà écrit que les femmes dans les tableaux de Corno étaient des malheureuses animées par une rage de conquête, ajoutant: «Leur rage est devenue ringarde depuis la chute du World Trade Center et la faillite de la guerre en Irak. Cet univers de puissance factice s'est écroulé et Corno ne le sait pas encore.»

Je lui lis le passage avant de lui demander si c'est vrai. Je vois à l'expression de son visage qu'elle n'apprécie pas de se faire dire qu'elle est en retard d'une révolution. Pas plus qu'elle n'apprécie qu'on attaque par la bande sa ville d'adoption.

«New York m'a toujours nourrie et me nourrit encore. C'est certain que la vie y est dure, qu'il faut se battre, que le 11 septembre a fait mal et que la récession, en ce moment, fait tout aussi mal. Mais moi, New York m'a embellie à tous les niveaux. La ville m'a aidée à régler des affaires qui m'auraient pris le double d'années à régler ici. Parce qu'ici quand tu tombes, tu tombes sur un nuage. À New York quand tu tombes, c'est sur l'asphalte. L'avantage, c'est que ça te rend plus forte et plus intéressante aussi, je crois.»

Une vieille blessure

De toute évidence, si jamais Corno est tombée sur l'asphalte, elle ne s'est rien cassé. En revanche, elle traîne toujours une vieille blessure d'amour-propre qui ne semble pas encore complètement cicatrisée. Cette blessure est un tout petit mot qui a longtemps hanté Corno. Le mot fait 10 lettres: commercial comme dans commerce, comme dans marché et marchandise, des concepts contraires à l'art pur et dur et qui, dans certains cercles, ont empêché Corno d'accéder à une réelle légitimité artistique.

Cette étiquette d'artiste commerciale suit Corno depuis ses débuts puisqu'elle a toujours bien vendu ses toiles et que la demande n'a cessé d'augmenter. Aujourd'hui présentées dans des galeries de New York, Londres, Zurich, Boston, Singapour et Dubaï, ses oeuvres se vendent à prix fort: entre 20 000$ et 50 000$.

Certains voient dans l'aspect commercial des tableaux de Corno un calcul: celui de peindre des tableaux décoratifs au goût du jour, faits sur mesure pour des lofts et pour une clientèle branchée et majoritairement gaie.

«Un jour, quand j'ai lu dans une critique que je peignais des nus parce que ça «pognait» chez les gais, je suis tombée des nues, s'écrie-t-elle. Moi, je peins d'abord et avant tout par instinct et pour avoir du fun. J'ai toujours été celle que je voulais être. Je ne fais pas partie de l'intelligentsia de la peinture contemporaine. Bien franchement, j'en ai rien à câlisser. Moi, je sais que je n'ai pas vendu mon âme à personne. Et le soir, quand je me couche après avoir travaillé comme une folle dans mon atelier, je dors sur mes deux oreilles.»

Même si la blessure n'est pas complètement cicatrisée, le ton est sans appel. Que ceux qui l'aiment la suivent...

Énergie primale paternelle

Mais pour que le message soit bien clair, elle offre cette dernière anecdote, mettant en scène son père Alcide Corneau, chirurgien de Chicoutimi qui, à 60 ans, a décidé de se lancer dans la sculpture. «En débarquant dans son atelier dans le sous-sol, j'ai eu deux chocs. D'abord, il avait organisé ses affaires exactement comme moi dans mon studio, et cela sans jamais avoir vu où ni comment je travaillais. Et puis, ses sculptures étaient des bustes, des troncs, des femmes avec des gros seins. On ne peut pas dire qu'il avait calculé son coup. Il avait suivi son instinct et de constater que ce qu'il faisait rassemblait à mon travail a été un grand soulagement pour moi. C'était la preuve que mon jus créatif, mon énergie primale, je ne les tenais pas d'un quelconque calcul. Je les tenais de mon père!»

Corno aurait adoré monter une expo avec son père, mais il est mort il y a cinq ans. Sa mort semble avoir déclenché chez elle un goût d'éducation et de transmission. Aussi a-t-elle commencé à écrire un livre sur son aventure new-yorkaise, livre destiné aux jeunes qui rêvent d'être peintre mais qui ne savent pas quel chemin suivre et qui lui envoient des courriels à profusion en lui demandant des conseils. Parallèlement, elle tourne à temps perdu un documentaire sur ce qu'elle fait du matin au soir dans son atelier, à l'angle des rues Bleecker et Lafayette. Corno veut montrer aux autres à quoi ressemble sa vie et surtout la somme de travail qu'elle abat quotidiennement. Car n'en déplaise à ses détracteurs, Corno a beau s'amuser, chanter, danser, vendre assez de toiles pour s'acheter des Manolo à la pelle, la plupart du temps, elle travaille.

Pour connaître davantage Corno: cornostudio.com

 




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