Cette semaine, la comédienne, animatrice et influenceuse Rosalie Bonenfant, 23 ans, a dénoncé l’hypocrisie des actes de contrition de certains artistes visés par des allégations de nature sexuelle. Discussion sur le mouvement #moiaussi avec une jeune femme qui ne craint pas de faire des vagues.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Les gens de ta génération sont au cœur de ce qui se passe en ce moment sur les réseaux sociaux. Quel regard poses-tu sur cette nouvelle vague du mouvement #moiaussi ?

Rosalie Bonenfant : Je n’ai pas peur de partager mes opinions sur les réseaux sociaux, mais je tiens à préciser que je ne suis pas du tout l’instigatrice de cette nouvelle vague !

M. C. : Je n’ai pas l’impression qu’il y a une seule instigatrice. On parle d’un mouvement de femmes, dont plusieurs jeunes femmes, qui ont trouvé que la dernière vague #moiaussi n’était pas allée assez loin.

R. B. : Voir des femmes s’ouvrir sur ce qu’elles avaient vécu a donné du courage à d’autres victimes ou survivantes.

M. C. : Je constate, à chaque nouvelle vague, combien toutes les femmes autour de moi ont souffert, d’une manière ou d’une autre, à différents degrés, de comportements déplacés. C’est vraiment généralisé. Et je ne suis pas convaincu que les hommes s’en rendent bien compte.

R. B. : Je lis beaucoup sur les réseaux sociaux, ces jours-ci, des gens qui disent : « Ben voyons ! Vous allez me faire croire tout d’un coup que toutes les femmes ont vécu ça ! » Malheureusement, oui ! Ça fait partie de notre expérience et c’est souvent quelque chose que l’on a tendance à banaliser.

Je dis souvent que j’ai vécu les “classiques” : me faire catcaller dans la rue, me faire toucher quand je ne voulais pas. Ça ne devrait pas être des “classiques” !

Rosalie Bonenfant

Je comprends la réaction des gens devant tout ça. C’est un choc d’apprendre que des artistes qu’on aime, qu’on admire ne sont pas bons à tous les niveaux. Ce mouvement-là nous permet de réaliser que même si tu brodes des oiseaux exotiques sur tes chemises, tu peux quand même faire partie de la masculinité toxique ! C’est pas parce que t’as l’air d’un homme rose que tu seras épargné.

M. C. : Ce qui est désolant, c’est de constater qu’autant de jeunes hommes sont accusés de comportements inacceptables. Il y a des leçons qui n’ont pas été apprises...

R. B. : Les combats féministes sont les mêmes depuis très longtemps. On a toléré ça pendant des années. Peut-être qu’on n’a pas protesté assez fort et qu’on n’a pas été entendues. Les choses ne changent pas du jour au lendemain. Ce que je remarque – c’est délicat de le dire –, c’est que face à ce soulèvement-là, il y a un inconfort plus grand chez les gens plus âgés. J’entends beaucoup de : « Voyons ! J’ai enduré ça toute ma vie. Vous vous indignez tout d’un coup ! » Voyons, Diane, on est toutes dans le même bateau ! Je ne fais pas plus pitié que toi parce que je le dénonce. Au contraire. Tu n’aurais jamais dû endurer ce que tu te vantes d’avoir enduré.

M. C. : La masculinité toxique dont tu parles, ces stéréotypes machistes, a aussi été intériorisée par certaines femmes, et davantage par des femmes plus âgées. On l’entend dans leur discours. Ce n’est pas parce que toi, tu as repoussé ton agresseur ou que tu as fait carrière malgré le machisme dans ton milieu que toutes les femmes devraient endurer ça, il me semble. Comment réagis-tu au discours de ceux qui voient d’un mauvais œil cette parole libérée sur les réseaux sociaux ? Comment les convaincs-tu que cette parole est valide ?

R. B. : Il n’y a que les victimes qui savent ce dont elles ont besoin. On leur a pris une partie de leur liberté. Je ne pense pas qu’on est en mesure, peu importe notre sexe, notre âge ou notre ouverture d’esprit, de leur dire comment composer avec ce trauma. J’entends beaucoup dire que c’est un tribunal populaire, un lynchage. Avoir une carrière d’artiste, faire des spectacles, être adulé par le public, c’est un privilège. Pas un droit. Si les victimes décident de parler, ce n’est pas pour gâcher la carrière de leurs agresseurs. C’est pour rectifier les faits. Pour qu’on les voie tels qu’ils sont réellement. D’un point de vue juridique, ce qui se passe en ce moment est évidemment contestable. Mais d’un point de vue humain, on a surtout besoin d’empathie pour comprendre d’où ça vient. Le pourcentage de dénonciations qui se soldent par une condamnation est ridicule. Les victimes qui dénoncent leur agresseur se battent aussi contre le système de justice, qui a été pensé par les hommes, pour les hommes. Je vais peut-être sembler radicale, mais des révolutions, ça sort des cadres. On en a assez. On a envie de se faire entendre et, oui, on va sortir des sentiers battus, parce qu’ils ne nous conviennent pas du tout. Il faut qu’il y ait des réformes et des questionnements plus importants sur notre système de justice.

M. C. : J’ai lu cette semaine sur Facebook le témoignage de l’humoriste Emilie Ouellette, qui parle de l’agression sexuelle qu’elle a subie. Elle a tout fait selon les règles. Elle a fait une plainte à la police. Elle connaissait plusieurs autres victimes de son agresseur. On lui a dit que les éléments de preuve n’étaient pas assez probants pour espérer une condamnation. Combien de femmes ont vécu la même chose ?

R. B. : On dit qu’il ne faut pas se faire justice soi-même. Une personne très privilégiée qui perd des contrats parce qu’on a dénoncé ses comportements, ce n’est pas ça, la justice ! Tu m’agresses, en échange tu perds de l’argent et on est quitte ? Il faudrait régler ça en privé, comme ça tout le monde peut faire semblant que ça n’existe pas ? Il faut se débarrasser de la culture du viol. Il faut apprendre à vivre avec cet inconfort-là. Ce ne sont pas des discussions agréables, mais elles sont nécessaires. Au moins, on a l’impression que les victimes sont crues et entendues par toute une communauté bienveillante qui les appuie. Ce sont des personnes qui ont souffert et qui revivent leur trauma. Ce n’est pas facile de dénoncer. J’en connais qui en font des cauchemars ces temps-ci. Leurs histoires ne sont pas du divertissement. Elles ne profitent pas de la situation. Elles veulent au contraire qu’on cesse de profiter d’elles.

M. C. : Tu as dénoncé cette semaine l’hypocrisie de certaines vedettes qui se mettent en scène pour faire leur mea culpa. Ce que je trouve encore plus indécent, c’est que d’un côté, elles nous disent qu’elles se retirent pour amorcer un travail d’introspection. Et de l’autre, certaines lâchent leurs avocats pour faire taire d’autres accusatrices qui voudraient témoigner publiquement. Museler les gens pour mieux faire porter l’odieux des conséquences de tes actes à ton accusatrice, ça fait partie de ta thérapie ?

R. B. : Ce que ce mouvement-là dit, essentiellement, c’est : « Écoutez-nous donc ! Considérez donc notre souffrance ! »

C’est ironique que les présumés agresseurs, au même moment, décident que c’est encore à eux à prendre la parole. Et que même leurs excuses sont tournées à leur avantage. Ce n’est pas fait dans l’humilité. Personne n’est dupe de ça.

Rosalie Bonenfant

Est-ce qu’on peut faire une introspection aussi profonde en une semaine ? Clairement, il y a beaucoup de relations publiques derrière ça. C’est une mise en scène de rédemption. On se bâtit un capital de sympathie pour se protéger, au détriment des victimes. Peut-être que je suis trop cynique, mais il me semble que ces intentions-là sont mal camouflées. C’est sûr qu’on barbouille en dehors des lignes. On ne peut pas brider cette colère-là ad vitam æternam. C’est parce qu’elle éclabousse qu’on en parle et qu’on la remarque. Je ne crois pas qu’il y ait de grandes révolutions qui se soient faites en chuchotant, si tu veux mon avis.

M. C. : La question qui divise beaucoup en ce moment, notamment les féministes, c’est justement la manière. On peut craindre les fausses accusations, même si elles sont rares. Mon vieux fond de juriste de formation a de la difficulté avec ces condamnations sans appel et ces longues listes de noms. On fait à peu près abstraction de la gravité et de la gradation des actes reprochés, entre le commentaire déplacé et l’agression sexuelle qualifiée. Je suis favorable à une parole libérée des victimes, mais je crains aussi que cette manie des listes ne discrédite le mouvement.

R. B. : Je sais que ça va polariser, ce que je te dis, mais je pense à ces listes et je me dis qu’il y a sans doute des hommes qui ont commis des actes désagréables, qui ne sont pas de l’ordre du viol, qui s’y trouvent. Mais ceux qui n’ont absolument rien à se reprocher, en ce moment, ne sont pas du tout stressés de se retrouver sur une liste. Si tu es accusé de quoi que ce soit, tu as un travail d’introspection à faire. Une liste de noms, ce n’est pas un dossier criminel. Ce n’est pas une condamnation. C’est une prise de parole.