Simon Brault, directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada, n’a peut-être pas choisi le bon moment pour brasser la cage du monde des arts et de la culture.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Dans une lettre publiée le 19 avril dernier dans notre section Débats, il a affirmé qu’on devait profiter de la crise de la COVID-19 pour revoir certains modèles.

Il n’en fallait pas plus pour fragiliser et insécuriser davantage ceux et celles qui sont à la tête d’institutions culturelles. Mais bon, Simon Brault est fait comme cela. C’est un homme qui préfère foncer plutôt que de faire du surplace. C’est aussi un homme franc. Il a bâti sa réputation là-dessus.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Notre chroniqueur estime que si l’art vivant a quelque chose à gagner de cette crise, c’est qu’il nous fera réaliser le rôle incommensurable qu’il joue dans nos vies.

Je me suis entretenu avec lui mercredi. Loin de faire un pas en arrière ou de minimiser ses propos, il en a profité pour les surligner au marqueur jaune. « Il faudra vivre pendant une longue période sans vaccin ni médicaments. Il est clair qu’il va falloir maintenir le contact entre le public et les artistes autrement que par les moyens habituels. […] Je pense qu’il faut qu’on favorise la réflexion sur le numérique et sur d’autres choses. »

La lettre de Simon Brault, qui fait partie d’une série de textes de blogues, a beaucoup fait réagir. « Dans les réunions que j’ai ces jours-ci, j’entends beaucoup dire que la situation qui prévalait juste avant la pandémie n’était pas idéale. Il y avait déjà beaucoup de faiblesses. Tant qu’à relancer l’économie et la culture, il faudrait qu’on repense les choses autrement. »

La vision de Simon Brault est loin de plaire à tout le monde. Martin Faucher, codirecteur général et directeur artistique du Festival TransAmériques (FTA), a pris la parole mercredi dans notre section Débats. Tout en reconnaissant que cette « crise terrible » est le moment idéal pour « débattre en profondeur de notre modèle actuel », l’homme de théâtre affirme que le numérique « n’est pas la panacée à tout ».

PHOTO FOURNIE PAR SIMON BRAULT

Simon Brault, directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada

« Je trouve que la lecture que font Martin et d’autres personnes est rapide et basée uniquement sur les difficultés des arts de la scène qui sont en situation de confinement, répond à cela Simon Brault. C’est un peu la théorie du complot ! »

Il n’y a pas de complot pour faire périr les arts du spectacle afin de les remplacer par le numérique. Ce que je dis, c’est qu’il faut se demander comment les artistes peuvent garder contact avec le public.

Simon Brault, du Conseil des arts du Canada

Là où tout le monde s’entend, c’est pour dire que le milieu de la culture ressortira transformé de cet épisode douloureux. Ce sera d’ailleurs la même chose pour une foule d’autres secteurs.

« On sait déjà qu’il va y avoir une durée qui va nous empêcher de faire ce que l’on faisait normalement, reprend Simon Brault. Au lieu d’être dans la nostalgie et de se dire que tout était mieux avant la pandémie, mon point de vue est de dire que tout n’était pas parfait. Si on peut profiter de la relance pour corriger des choses, pour renforcer le secteur et pour mieux le financer, tant mieux. »

La peur du milieu des « arts vivants » est évidemment de sortir grand perdant de cette crise. L’aide financière sera-t-elle toujours au rendez-vous quand les compagnies de théâtre et de danse recommenceront à faire vibrer les spectateurs ?

« La réalité, c’est que les investissements que l’on fait actuellement à partir de fonds publics sont phénoménaux », dit Simon Brault, avant de préciser que l’aide fédérale accordée au monde de la culture et des arts totalise 3,4 milliards de dollars. À cela s’ajoute une somme de 500 millions dont on connaîtra bientôt les détails.

Les directeurs artistiques et les gestionnaires du milieu culturel n’ont pas tellement le goût ni le temps de penser à la révolution qui les attend. Ils tentent de garder la tête hors de l’eau. Comment le monde de la danse peut-il imaginer un retour sur scène quand les échanges de sueur font partie de sa réalité ? Comment envisager des productions théâtrales dans un contexte de distanciation ? Allons-nous coller un masque N95 sur le visage des interprètes de Rodrigue et Chimène ?

Et même s’il n’y avait que des solos sur scène, que ferait-on du public ? On disperserait une centaine de spectateurs dans une salle qui peut en contenir 850 ? En effet, il y a de quoi perdre le nord. Et l’espoir. « Il y a une expression française qui dit que le secteur culturel sera sans doute le dernier wagon du déconfinement, dit Simon Brault. On a été les premiers à être frappés. On risque d’être les derniers à pouvoir s’en sortir. »

J’ai fait part à Simon Brault du désarroi que vit actuellement le monde des arts et de la culture. « Je sais, mais c’est la réalité. On entre à peine dans l’opération de déconfinement. On va apprendre ce qui marche et ce qui ne marche pas. »

On ne cesse de nous dire que la partie de la population la plus vulnérable a 60 ans et plus. Je m’excuse, mais quand on va voir un spectacle à Montréal, comme ailleurs au Canada, c’est une mozus de grosse part de l’auditoire. Il faut garder cela en tête.

Simon Brault

Il est facile de se faire du mauvais sang pour les artistes qui ne pourront sans doute pas autant travailler qu’en temps normal. Mais je ne m’en ferais pas pour les lendemains de ces formes d’art qui ont des siècles d’histoire derrière elles.

Comment remplacer l’émotion que peuvent vivre 500 ou 1200 spectateurs rassemblés dans une salle devant des artistes qui évoluent en chair et en os devant nous ? En fait, je pense que si l’art vivant a quelque chose à gagner de cette crise, c’est qu’il nous fera réaliser le rôle incommensurable qu’il joue dans nos vies.

Et la meilleure façon de réagir sera de courir très nombreux vers les salles de spectacle quand le dernier wagon sera attaché au reste du train.