Jean-Sébastien Girard sera de nouveau ce week-end, avec ses collègues Olivier Niquet et Jean-Philippe Wauthier, à la barre de La soirée est (encore) jeune, à ICI Radio-Canada Première, afin de nous faire rire en temps de crise. Discussion (au téléphone) sur l’humour au temps du coronavirus.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : En temps de crise, tu as déjà eu à te questionner sur l’à-propos de faire une émission d’humour. Après les attentats de Paris, par exemple. Mais jamais alors qu’une crise nous touche d’aussi près…

Jean-Sébastien Girard : Après Paris, c’est la seule fois où l’on s’est posé la question si on devait ou pas faire une émission. On peut trouver ça triste parce que dans notre esprit, ça s’est multiplié et ça s’est banalisé. Par la suite, on ne se posait même plus la question ou à peu près pas. Mais je me souviens qu’on avait cette pudeur et ce questionnement : avec ce qui s’est passé, est-ce qu’on a envie d’être là et de faire des blagues devant un public ? Est-ce que c’est approprié ? Finalement, on l’a fait et je pense que ça a été une bonne chose. Cette fois-ci, on ne s’est pas du tout demandé si on devait ou pas le faire. Les fans de La soirée étaient contents de nous retrouver en direct. On l’a beaucoup senti sur nos réseaux sociaux. Les gens nous ont dit qu’ils avaient hâte de rire.

M.C. : Est-ce que c’est plus difficile de faire rire, dans un contexte pareil ?

J.-S.G. : Dans la préparation, j’ai été un peu tiraillé. J’étais content de certains textes, puis je m’arrêtais pour regarder les points de presse et je ne savais plus. Quand on a annoncé que les gens de 70 ans et plus ne sortiraient plus, ma mère m’a appelé pour me dire qu’elle serait confinée pendant des mois. Je me suis dit qu’il fallait que j’arrête de voir des gens. Si je tombe malade, je ne peux plus rien faire pour elle. Je revenais à mes textes et je me demandais si j’avais vraiment envie d’écrire des blagues et de les dire à la radio. Il y a eu beaucoup de moments de doute. J’écoutais la télé en boucle au lieu de travailler.

M.C. : À s’informer de manière continue, c’est difficile de ne pas sombrer dans l’anxiété. On sait que la menace est réelle, parce qu’on est lucides et renseignés, mais il faut décrocher pour maintenir un équilibre. Je vous ai écoutés le week-end dernier et ça m’a fait du bien de rire. Sentir que vous avez un impact, notamment avec les réseaux sociaux, ça te motive à continuer ? Ça donne un sens à ce que tu fais ?

J.-S.G. : Absolument. Je nous ai sentis plus importants en fin de semaine que bien d’autres fois. L’entrevue qu’on fait en ce moment me donne l’idée de faire quelque chose sur l’histoire de l’humour dans les tragédies. Je pense à l’humour des tranchées, des cabarets, des Fridolinades. Ce moment où, en temps de guerre, on sort, on se réunit, parce qu’on a besoin de se retrouver pour rire. Ce qui est particulier dans la crise actuelle, c’est qu’on ne peut pas aller voir des spectacles ensemble et vivre collectivement un moment pour oublier ce qui se passe, parce qu’on est confinés chez nous. Le seul espace qu’on a pour rire, ce ne sont plus les salles de spectacle, mais le web, la télé et la radio. On a besoin de ce contact-là, même s’il est virtuel.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Coronavirus oblige, Jean-Sébastien Girard et ses comparses Jean-Philippe Wauthier et Olivier Niquet de La soirée est (encore) jeune n'auront plus d'invités en studio à compter de cette semaine.

M.C. : C’est un défi pour ceux qui font de l’humour comme vous, devant une salle, de ne pas avoir cette réponse immédiate du public ?

J.-S.G. : C’est sûr que c’est complètement une autre approche. On est moins dans l’esprit de la représentation et de toucher les 100 personnes qui sont devant nous. Il n’y aura plus d’invités en studio à compter de cette semaine. L’émission va forcément changer. Il y a quelque chose de déstabilisant dans le fait de ne pas avoir de public, mais je crois que ça apporte autre chose aussi. Je pense qu’on a découvert que la qualité d’écoute entre nous se trouve bonifiée. On sera deux en studio cette semaine !

M.C. : Tout semble si dérisoire en comparaison avec ce qui se passe autour de nous. C’est difficile de se sentir utile lorsqu’on n’écrit pas directement sur la pandémie. Alors il faut se dire que les gens ne peuvent pas être 24 heures sur 24 branchés juste sur des mauvaises nouvelles. Alors on essaie de divertir, de montrer le beau qu’il y a dans l’art…

J.-S.G. : Il reste juste ça. Comme on ne peut plus sortir, notre seule option, c’est de lire, d’écouter la radio, de regarder des films, de se mettre à jour dans des séries télé. J’écoute souvent des niaiseries. J’ai du plaisir à revoir Poivre et sel et Du tac au tac, mais comme je ne peux plus aller au théâtre ou au cinéma, ça change même les choix que je fais. J’essaie de regarder des films plus consistants, comme je n’ai plus accès à cette catharsis que me procurent les arts de la scène ou le cinéma. J’écoute moins n’importe quoi ! Il y a des classiques québécois que je n’ai jamais vus. On parle du rire, mais élever son âme à plein d’autres niveaux, je pense que c’est essentiel. À long terme, je crains pour notre santé mentale si on ne regarde que les nouvelles. Même si je veux rester bien informé.

M.C. : Évidemment, tu es hypocondriaque, tu en parles souvent. Comment, de ce point de vue, tu vis la crise actuelle ?

J.-S.G. : Étrangement, c’est moins catastrophique que je l’aurais imaginé. Il y a beaucoup de gens qui m’écrivent en me disant qu’ils pensent à moi, comme si je vivais un drame à part des autres. Je crois que je le vis comme bien des gens. Ma crainte, c’est surtout pour ma mère. Elle a plus de 70 ans, elle ne sort plus. Je suis son unique lien avec l’extérieur. Toutes ses amies ont son âge et sont aussi confinées. Il y a 1 million de personnes comme elles. Qui sont déjà isolées et qui vivent beaucoup de solitude. Être contraint à la quarantaine, c’est très anxiogène pour moi. Les risques, je n’en prends pas. Je reste chez moi comme si j’avais 70 ans.

M.C. : Il y a bien des personnalités qui se révèlent. Tu es hypocondriaque et tu le sais, mais il y en a plusieurs qui le découvrent en ce moment…

J.-S.G. : Quelqu’un que je ne connais pas du tout m’a écrit pour me dire : « Je capote et je réalise que toi, tu vis comme ça à longueur d’année. Ça doit être un enfer. Chapeau ! » C’est ce que je vis au quotidien…

M.C. : Mieux vaut en rire…

J.-S.G. : On a besoin de rire ! Il y a des bienfaits avérés sur le corps, les hormones, la respiration. J’ai déjà fait une chronique là-dessus : l’être humain a besoin de rire 15 minutes par jour. Il n’y a pas de honte à vouloir faire rire. Après, comment on fait rire, de quoi on peut rire, c’est un autre débat. Sur Facebook en ce moment, 80 % des publications, c’est pour rire. Les gens font des jokes sur ce qui se passe. C’est souvent raté ou redondant, mais il y a un besoin de communiquer par l’humour.

M.C. : Doit-on être plus indulgent envers les blagues de mauvais goût dans le contexte ? J’en ai vu passer quelques-unes…

J.-S.G. : J’ai vu quelqu’un écrire « KO Boomer » et je ne l’ai pas trouvé drôle. Ça ne me fait pas rire de penser que toute une génération peut crever ! Ça, c’est ma limite. Ce qui est drôle, c’est de rire des excès, des dérives, de certaines réactions. Mais rire de la possibilité que des personnes âgées puissent mourir, ce n’est pas drôle.