On ne sait pas ce que le grand sémiologue Roland Barthes aurait pensé du phénomène des mèmes, mais il y a de fortes chances qu’il serait allé rejoindre ses mythologies. Le mème est un sommet de la culture populaire, fabriqué et partagé par des communautés d’internautes qui en raffolent. Et pour la première fois, il aura son petit festival québécois aujourd’hui, avec la soirée CringeCité, présentée par les pages Fruiter et Mèmes Gastro-Entérite.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Pour ceux à qui le terme ne serait pas familier, rappelons la définition selon Wikipédia : « Un même internet est un élément ou un phénomène repris et décliné en masse sur internet. » Le terme dérive lui-même d’un mot forgé par le biologiste Richard Dawkins à partir de « gène » et « mimesis » – c’est amusant à ploguer.

À partir d’un élément – ce peut être une phrase, une photo, un personnage, un extrait de film, à peu près tout ce que vous voulez –, on crée un détournement humoristique, qui peut prendre la forme d’une image, d’un GIF, d’une minividéo ou d’un montage, et dont le but évident est de devenir viral.

Le mème subit toujours une mutation et finit par se décliner à l’infini. C’est l’exemple parfait du running gag, mais numérique, et certains courent longtemps. Un bon exemple est cette image générique de Google montrant un gars avec sa copine fâchée, qui se retourne sur le passage d’une autre fille, adaptée 1 milliard de fois.

Mais revenons chez nous. Pourquoi un festival de mèmes québécois ? Tout simplement parce que notre culture est riche en phénomènes viraux que seuls les Québécois peuvent comprendre. Ça fait 10 ans qu’on dit « Bonne fête Keveunne ! » depuis la vidéo YouTube de son anniversaire (assez pour avoir donné une pièce de théâtre soulignant cet événement sociologique). Ou qu’on rappelle une fois de temps en temps que les dindes noires et un couch ne font pas bon ménage, d’après un reportage qui a marqué les esprits.

« Ce sont vraiment des communautés super participatives », explique Jay St-Louis, fondateur de la page de mèmes Fruiter et producteur de l’évènement CringeCité.

Il y avait beaucoup de communautés américaines ou canadiennes, mais peu de francophones ou de québécoises quand on a commencé en 2008. Il y avait un manque à combler.

Jay St-Louis, fondateur de la page de mèmes Fruiter et producteur de l’événement CringeCité

PHOTO ÉDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Alice Gendron, Jean-Louis Bombo et Jay St-Louis, responsables de la soirée CringeCité.

Beaucoup de mèmes sont particulièrement nonos, on nage souvent dans l’absurde ou le malaise, et comme le repiquage est constant, il y a là-dedans un délire d’initiés qui fait que si vous avez raté le premier même, vous ne savez plus parfois à quoi sa millième interprétation réfère. Ainsi, récemment, une manchette de l’actualité, « Elle est Québécoise, vit au Texas et possède une arme à feu », a fait les beaux jours des amateurs de mèmes – allez savoir pourquoi ! « On ne sait jamais ce qui va pogner, on est surpris par le succès de certains mèmes », note Jay St-Louis.

Mais l’absurdité n’empêche absolument pas la création de mèmes engagés et politiques, au contraire. Et, question de génération, les boomers sont parfois les têtes de Turc des jeunes, surtout ceux qui commentent violemment sous les articles. « Veux, veux pas, les mèmes sont de l’humour absurde, mais ce sont aussi des valeurs, croit Jay St-Louis. Je pense que beaucoup de jeunes ont appris des choses dans certains mèmes qui demandent un bagage politique. »

Les mèmes « made in Québec » ont une saveur locale assez irrésistible, car notre langue riche et colorée est extraordinaire pour s’amuser – la page de mèmes Fruiter tire son nom d’une faute d’orthographe volontaire (Fruiter plutôt que Fruité). « Nous sommes des tripeux de langage », souligne Jay. L’accent bien de chez nous est une source d’inspiration. « Tokébak icitte » (contraction de « on est au Québec ici ») illustre un argument basique dans bien des débats, et la communauté de Fruiter a créé un monstre en riant de la façon dont certains prononcent Dairy Queen : il y a maintenant 5000 personnes qui ont approuvé une page Facebook pour exiger que la chaîne soit rebaptisée Dérécouine.

Quatre personnes sont derrière le projet de CringeCité : Jay St-Louis, Alice Gendron, Vincent Houde et Jean-Louis Bombo – ce dernier sera l’animateur de la soirée. Dans leur enthousiasme, ils me font un peu penser à ceux qui ont lancé il y a plus de 15 ans le festival SPASM consacré au cinéma de genre québécois, devenu aujourd’hui un rendez-vous incontournable des amateurs.

Ils œuvrent derrière les pages de mèmes Fruiter (146 000 abonnés sur Facebook, 40 000 sur Instagram), Le fruit interdit ou Mèmes Gastro-Entérite, mais selon Jay St-Louis, ce premier festival mémétique québécois vise à démocratiser le mème et à inviter tous les administrateurs de pages de mèmes. « Personne ne sera refusé ! », assure-t-il.

« Je pense qu’au Québec, on a une communauté qui est tissée plus serré, même s’il n’y a pas souvent d’événements où les gens se rencontrent, poursuit Jay St-Louis, qui a manifestement l’intention de changer la situation. Je ne peux pas nommer tous les administrateurs de pages, car il y en a vraiment beaucoup. Au départ, il y avait de la compétition, mais par la suite, ça s’est transformé en camaraderie. Beaucoup de gens m’ont souligné qu’ils étaient contents de se retrouver entre créateurs. On veut que ça devienne un mini-festival régulier. Mais pour l’instant, c’est un test, et on verra s’il y aura un engouement. »

Parce que c’est bien beau de partager des mèmes derrière son ordinateur, mais c’est toujours plus amusant de se rassembler entre fans qui aiment les mêmes... blagues.

CringeCité, ce soir, 21 h 30, au Ministère (4521, boulevard Saint-Laurent). Ouverture des portes à 20 h. Billets : 17,25 $.