Au pouvoir, les conservateurs mettraient fin au programme d’aide aux médias de 595 millions mis en place par le gouvernement Trudeau. Cette décision démolirait « le pont » qu’offre la mesure jusqu’à l’adoption d’un cadre plus solide afin de soutenir l’industrie, croit Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM.

Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

Le Parti conservateur prévoit récupérer 600 millions sur cinq ans, dont 153 millions dès l’exercice 2022-2023, d’après son cadre financier. La formation politique propose en revanche un régime de redevances des médias numériques visant à permettre aux entreprises du secteur d’obtenir une indemnisation lorsque leur contenu est partagé sur des plateformes comme Google et Facebook. Il n’y a toutefois pas d’échéancier fixé.

Un impôt sur les services numériques de 3 % des revenus bruts générés par les géants du web – une mesure qui fait consensus au sein de la classe politique – figure également dans la plateforme conservatrice. On ignore quand le Parti conservateur implanterait cette mesure. Il n’a pas été possible d’obtenir davantage de précisions. La Presse n’a pas obtenu de réponses aux questions envoyées mardi.

« Nous soutenons les médias canadiens, mais ils ne devraient pas recevoir de fonds publics », est-il écrit dans le document qui estime que le financement gouvernemental des médias « approuvés » contribuait à miner la liberté de la presse.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM

M. Roy estime que certaines des mesures proposées par les conservateurs sont intéressantes. De plus, parallèlement à la plateforme du parti, le sénateur conservateur Claude Carignan avait déposé, en février dernier, un projet de loi visant à obliger les géants du web à payer pour les nouvelles partagées sur leurs plateformes.

Néanmoins, l’abolition de ce qui est présenté par les conservateurs comme la « subvention aux médias de Trudeau » ferait mal, estime le professeur à l’Université du Québec à Montréal.

Depuis le début de la pandémie de COVID-19, les ordres de gouvernement ont poussé à la roue pour soutenir la presse écrite et d’autres médias en bonifiant leurs dépenses publicitaires. Selon le professeur, on peut s’attendre à ce que cela change dès l’an prochain.

« Le contexte a changé pour les médias, dit-il. C’est devenu un tout. Il y a des revenus publicitaires, des recettes tirées grâce aux abonnements ainsi que du financement public. Couper l’aide, c’est démolir le pont entre maintenant et l’adoption d’autres mesures comme les 3 % des services numériques et les redevances sur les géants [du web]. »

Une érosion marquée

Au Québec, selon la Fédération nationale des communications (FNC), les revenus publicitaires des médias ont fondu d’environ 33 % entre 2012 et 2018, passant de 1,9 milliard à 1,3 milliard. Pendant ce temps, les revenus publicitaires hors médias ont été redirigés vers les Google, Facebook et autres Twitter, et sont passés de 472 millions à 1,2 milliard, une hausse de 143 %.

Le plan d’aide du gouvernement Trudeau, chiffré à environ 595 millions sur cinq ans, se décline en trois axes. Le premier concerne un crédit d’impôt sur la masse salariale remboursable de 25 % assujetti à un plafond de 55 000 $ – une mesure rétroactive au 1er janvier 2019.

Dans un deuxième temps, les entreprises de presse ont obtenu le droit de remettre des reçus fiscaux en échange de dons pour financer leurs activités. Un crédit d’impôt non remboursable de 15 % a également été mis sur pied pour stimuler les abonnements aux médias d’information numériques canadiens.

M. Roy a souligné que les crédits d’impôt n’étaient pas automatiquement accordés aux entreprises de presse écrite.

Les médias ne sont pas approuvés par le gouvernement, mais par des pairs ou des professeurs en journalisme. Si [une publication] n’est pas admissible, ce n’est pas parce que c’est le gouvernement qui décide, mais parce que [cette publication] ne fait pas de journalisme.

Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM

Le Bloc québécois (BQ) et le Nouveau Parti démocratique (NPD) ont indiqué qu’ils étaient en faveur du maintien des programmes existants pour soutenir les médias. Au Parti libéral du Canada (PLC), Pascale St-Onge, ex-présidente de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN), qui s’est attaquée aux enjeux des médias et de la culture soulevés par les plateformes numériques, est candidate dans la circonscription de Brome-Missisquoi.

En mai dernier, Facebook s’était entendu avec 14 éditeurs canadiens, dont Le Devoir et les six quotidiens régionaux de CN2i, afin de les rémunérer pour leur contenu journalistique dans le cadre d’un projet-pilote.

L’annonce n’avait toutefois pas modifié la volonté du gouvernement fédéral de déposer un projet de loi pour forcer Facebook et Google à s’entendre avec les médias d’information. En raison de la campagne électorale, il sera très difficile pour le Parlement d’adopter une telle pièce législative cette année.

Au Québec, le gouvernement Legault a également déployé 50 millions par année jusqu’en 2024 pour venir en aide à la presse écrite, notamment avec un crédit d’impôt remboursable de 35 % pour les employés des salles de rédaction et des technologies de l’information. Il s’applique à un salaire annuel s’élevant jusqu’à 75 000 $. Les médias électroniques et les agences de presse n’en profitent toutefois pas.

3100

Effectif de journalistes de la presse écrite au Canada

Source : Rapport Niveler les règles du jeu en matière numérique, publié en 2020 par Médias d’info du Canada