L’organisme choisi pour la redistribution des 100 millions de Google aux médias canadiens, le Collectif canadien de journalisme (CCJ), est étroitement associé à une entreprise privée, Indiegraf, fondée en 2020 avec l’appui financier de Facebook et de Google.

Cet appui est clairement spécifié par Indiegraf sur son site internet, dans un communiqué mis en ligne le 27 mai 2020. On y apprend que l’entreprise a « [bénéficié] d’un financement de départ de la Google News Initiative et du Facebook Journalism Project, qui ont également fourni des crédits publicitaires en nature pour aider les éditeurs à accroître leur audience ».

Ces liens ont notamment poussé le syndicat Unifor, qui compte 12 600 employés des médias canadiens parmi ses quelque 315 000 membres, à manifester publiquement son inquiétude, d’abord dans les pages du Toronto Star. Dans une déclaration envoyée à La Presse, la présidente Lana Payne note que 6 des 12 membres du conseil d’administration du Collectif sont des clients d’Indiegraf, estimant qu’« il y a des risques de conflit d’intérêts ».

« Unifor craint que le CCJ ne représente pas équitablement les intérêts de l’ensemble de l’industrie des médias d’information au Canada et de ses dizaines de milliers de travailleurs », dit Mme Payne.

Préoccupations partagées

Le Collectif canadien de journalisme, fondé le mois dernier spécifiquement pour redistribuer les 100 millions de Google, est par ailleurs dirigé par Erin Millar, PDG d’Indiegraf. Cette entreprise propose une série d’outils de publication et de publicité pour de petits médias.

Le CCJ a été choisi alors qu’un collectif affirmant représenter 95 % des médias canadiens, mené par Médias d’info du Canada et dont font notamment partie La Presse, le Globe and Mail et CBC/Radio-Canada, était également en lice. Plus tôt cette semaine, le PDG de Médias d’info du Canada, Paul Deegan, avait refusé de dénoncer explicitement le choix du Collectif et avait plutôt demandé au Conseil canadien de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) de s’assurer de « l’intégrité du processus » de redistribution des 100 millions.

Jeudi, M. Deegan a été plus accusateur. « Nous partageons les préoccupations d’Unifor », a-t-il indiqué par courriel. Une des administratrices du Collectif, Sadia Zaman, est par ailleurs PDG de la fondation Inspirit, qui a financé Indiegraf.

« Cela signifie que 8 des 12 administrateurs sont des parties liées, ce qui constitue une véritable farce [“gong show”] en matière de gouvernance, ajoute M. Deegan. De toute évidence, cette organisation doit être reconstituée correctement, notamment avec un avocat et un comptable, afin de gérer 100 millions de dollars de manière professionnelle. »

Selon le registre du ministère de l’Innovation, des Sciences et du Développement économique, le Collectif canadien de journalisme a été fondé comme organisme à but non lucratif le 20 mai 2024. Son siège social est un appartement de la rue Jeanne-Mance, dans le Mile End à Montréal, également inscrit comme siège social du média alternatif en ligne La Brèche, ou The Breach. Il comptait au moment de son enregistrement sept directeurs, dont Erin Millar et deux responsables domiciliés au Québec, Dru Jay et Gabrielle Brassard-Lecours.

C.A. « diversifié »

Dans une réponse transmise par courriel, l’organisme a fait valoir que son conseil d’administration était « temporaire » en attente d’une décision du CRTC. « Le C.A. complet sera par la suite élu et représentera toute la diversité de l’écosystème de l’information, comme l’exige la Loi sur les nouvelles en ligne », poursuit-on.

Le 7 juin dernier, indique le CRTC sur son site, Google a reconnu que la Loi sur les nouvelles en ligne s’appliquait à elle et a déposé une demande d’exemption, pour pouvoir notamment établir son propre montant de compensation. Le CRTC tiendra une consultation publique sur ce dossier. « Le CRTC ne joue aucun rôle dans le choix du collectif qui représente les organes de presse », a précisé l’organisme dans un courriel à La Presse.

Dans une série de questions-réponses qu’il s’apprête à publier sur son site Internet et qu’il a transmises à La Presse, le Collectif canadien de journalisme affirme aussi être déjà à l’œuvre pour établir son infrastructure et s’apprêter à ouvrir les candidatures au poste de « directeur exécutif ». Une consultation est aussi prévue afin de déterminer auprès « de toute la diversité de l’écosystème de l’information ce qui est important pour [chacun] dans la distribution de ces 100 millions ».