Au Canada anglais, est-ce la fin du quatrième acteur en télécoms, si crucial pour la concurrence et les prix ? Oui, si le projet d’achat de Shaw par Rogers annoncé lundi se concrétise. Mais cette transaction de 26 milliards soulève plusieurs questions. Déjà, Cogeco estime qu’elle « devrait inquiéter les consommateurs ». État de la situation.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Choc systémique

C’est un véritable choc systémique qui a été annoncé lundi dans l’industrie des télécoms au Canada anglais : Rogers, l’un des membres du « Big 3 », a conclu une entente pour acheter Shaw, quatrième acteur au Canada anglais. La transaction de 26 milliards de dollars soulève des enjeux de concurrence, particulièrement en téléphonie sans fil. Elle doit être approuvée par le gouvernement Trudeau, le Bureau de la concurrence et le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), qui peuvent l’approuver en entier, ou encore exiger que Rogers vende certains actifs. Le président et chef de la direction de Rogers, Joe Natale, est « convaincu » qu’elle sera approuvée.

Pas d’impact au Québec

Si la transaction est approuvée, qu’est-ce que ça changera au Québec ? Probablement rien. Car Shaw Communications, une entreprise de Calgary, n’est pas présente au Québec, où le quatrième acteur qui accroît la concurrence est plutôt Vidéotron (Québecor).

Une transaction inquiétante, selon Cogeco

L’automne dernier, Rogers a tenté sans succès de faire une acquisition importante au Québec : Cogeco, pour qui Rogers et Altice US offraient 11 milliards. Cette proposition hostile a été refusée par la famille Audet, l’actionnaire de contrôle de Cogeco.

Cogeco ne voit pas d’un bon œil l’achat de Shaw par Rogers. « Cette transaction devrait inquiéter les consommateurs car elle éliminerait un concurrent régional […]. Les consommateurs demeurent insatisfaits des prix pour la mobilité, du service et des problèmes d’accès aux réseaux. La vraie solution réside dans une plus grande concurrence dans les services mobiles et la transaction annoncée ce matin est à l’opposé. […] Plus que jamais, les consommateurs ont besoin de fournisseurs régionaux solides », a indiqué Cogeco dans une déclaration écrite à La Presse.

Rogers détient 30 % des actions de Cogeco. Rogers a indiqué lundi ne pas avoir besoin de vendre des actifs — par exemple sa participation dans Cogeco, évaluée à 1,8 milliard — pour acheter Shaw Communications. « Rogers est libre de vendre ou non les actions qu’elle possède dans notre entreprise », indique Cogeco.

Rogers passerait au deuxième rang du « Big 3 »

Si on lui permet d’acheter Shaw en entier, Rogers deviendrait la deuxième entreprise de télécoms en importance au pays, avec des revenus annuels d’environ 19,3 milliards, tout juste derrière Bell (22,9 milliards), mais devant Telus (15,3 milliards) et Québecor (4,3 milliards).

Lumière rouge en téléphonie sans fil

Le principal souci de cette transaction : Rogers avalerait le quatrième acteur en téléphonie sans fil en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique. Ce sont 67 % des Canadiens qui se retrouveraient sans quatrième acteur, le plus important pour stimuler la concurrence en télécoms, selon le professeur Pierre Larouche.

C’est une belle transaction pour Rogers et Shaw, mais ce n’est pas le meilleur scénario pour les consommateurs.

Pierre Larouche, professeur en droit de la concurrence à l’Université de Montréal

« Si Shaw est viable [financièrement], poursuit M. Larouche, pourquoi faire une fusion entre le numéro 1 et le numéro 4 dans un marché [le sans-fil] où s’il y a un espoir que les prix baissent, cet espoir vient de Shaw [au Canada anglais] et de Vidéotron [au Québec] ? »

Selon le professeur Larouche, les exemples internationaux sont clairs : quand on passe de quatre à trois acteurs en télécoms dans un marché, la concurrence est « moins vigoureuse à court terme ». En 2011, les États-Unis ont refusé que leur numéro un (AT&T) achète leur numéro trois (T-Mobile). À long terme, il pourrait y avoir un effet positif sur les investissements dans les infrastructures.

« Quand tu veux faire baisser les prix, le mieux est de favoriser l’arrivée de nouveaux entrants », dit Paul Beaumont, professeur de finances à l’Université McGill.

Davantage d’investissements, disent Rogers et Shaw

L’un des arguments de Rogers et Shaw pour promouvoir cette transaction, qui a l’appui de la famille Shaw : Rogers pourra investir davantage dans les infrastructures de télécoms. Rogers promet d’investir 2,5 milliards dans la 5G dans l’Ouest canadien, de créer 3000 emplois et de créer un fonds de 1 milliard pour l’accès à l’internet haute vitesse en régions éloignées.

Que fera le gouvernement Trudeau ?

En théorie, le gouvernement Trudeau peut bloquer la transaction (tout comme le Bureau de la concurrence et le CRTC). Le ministre fédéral de l’Industrie, François-Philippe Champagne, a indiqué que la concurrence et les prix du sans-fil seront « au cœur » de son analyse.