(San Francisco) Les jeunes rois de la Silicon Valley descendent de leurs licornes. Ils écrivent des textes sentimentaux sur leurs blogues en décrivant leur héritage. Ils expriment leur espoir quant aux perspectives de leurs entreprises dont ils quittent la direction.

Publié le 13 août
Erin Griffith The New York Times

Ces dernières semaines, Ben Silbermann, cofondateur de Pinterest, a démissionné de son poste de PDG ; Joe Gebbia, cofondateur d’Airbnb, a annoncé son départ de la direction de l’entreprise ; et Apoorva Mehta, fondateur d’Instacart, a déclaré qu’il quittera son poste de président exécutif lorsque la société entrera en Bourse, plus tard cette année.

  • Ben Silbermann, cofondateur de Pinterest

    PHOTO BRENDAN MCDERMID, ARCHIVES REUTERS

    Ben Silbermann, cofondateur de Pinterest

  • Joe Gebbia, cofondateur d’Airbnb

    PHOTO TIRÉE DE WIKIMEDIA COMMONS

    Joe Gebbia, cofondateur d’Airbnb

  • Apoorva Mehta, fondateur d’Instacart

    PHOTO HINDUSTAN TIMES, ARCHIVES GETTY IMAGES

    Apoorva Mehta, fondateur d’Instacart

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Ces démissions marquent la fin d’une époque pour ces entreprises, qui comptent parmi les plus valorisées et les plus connues de la Silicon Valley au cours de la dernière décennie, et de l’époque qu’elles représentent.

Ces dernières années, les investisseurs ont déversé des sommes faramineuses dans un groupe d’entreprises très valorisées, appelées licornes, qui valent 1 milliard de dollars ou plus, et leurs fondateurs ont été traités comme des héros visionnaires.

Ces fondateurs se sont battus pour obtenir des droits de propriété spéciaux leur permettant de garder le contrôle de leur entreprise.

Mais lorsque le marché boursier a chuté de manière spectaculaire cette année, frappant particulièrement les entreprises technos déficitaires, cette approche a commencé à changer. Les investisseurs en capital-risque ont mis un frein à la conclusion d’accords et ont exhorté les jeunes entreprises prisées de la Silicon Valley à réduire leurs coûts et à agir avec prudence. Le secteur a commencé à parler de « PDG de guerre » capables de faire plus avec moins.

La patience des visionnaires s’est émoussée. Les entreprises dirigées par des fondateurs ont commencé à ressembler à des passifs, et non à des actifs.

Tout cela a changé au cours des 90 derniers jours, et ce n’est pas près de revenir. L’histoire du ‘‘nous trouverons une solution plus tard’’ n’est plus attrayante pour les investisseurs.

Wil Schroter, fondateur de Startups.com, un programme d’accélération pour les jeunes entreprises

Outre Silbermann, Gebbia et Mehta, les fondateurs de Twitter, Peloton, Medium et MicroStrategy ont tous démissionné cette année.

Départs amers

Ils ne partent pas sur une bonne note. Les actions de Pinterest sont en baisse de 60 % sur un an. Elliott Management, un actionnaire militant, a récemment pris une participation dans l’entreprise. Les actions d’Airbnb sont en baisse de 25 % par rapport à l’année dernière. Et Instacart a abaissé son évaluation interne de près de 40 % en mars, alors qu’elle prépare son entrée en Bourse.

« C’est sûrement moins amusant d’être PDG lorsque les marchés sont en baisse, que l’économie a une tendance négative et que la réglementation augmente », affirme Kevin Werbach, professeur de commerce à la Wharton School de l’Université de Pennsylvanie.

Si vous êtes aussi déjà riche, célèbre et prospère comme ces types, il arrive généralement un moment où rester en selle est moins attrayant que de partir au soleil couchant.

Kevin Werbach, professeur de commerce à la Wharton School de l’Université de Pennsylvanie

Dans la tradition des start-up, Mark Zuckerberg a été le pionnier du « Boy Boss » moderne. Avec son allure enfantine et ébouriffant Wall Street avec son chandail à capuche, il a exigé des investisseurs qu’ils lui permettent de conserver une participation majoritaire dans Facebook au fur et à mesure de sa croissance, inaugurant ainsi l’ère actuelle des accords « favorables aux fondateurs ».

Certains fondateurs de cette époque ont poussé leur latitude trop loin. Les dépenses et les fêtes d’Adam Neumann l’ont poussé à quitter WeWork en 2018, alors qu’il détenait une participation majoritaire dans la société. Et les tactiques agressives de Travis Kalanick chez Uber ont abouti à son éviction en 2017, malgré ses actions à droit de vote multiple.

  • Adam Neumann, ancien PDG de WeWork

    PHOTO EDUARDO MUNOZ, ARCHIVES REUTERS

    Adam Neumann, ancien PDG de WeWork

  • Travis Kalanick, cofondateur d’Uber

    PHOTO ERIC PIERMONT, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Travis Kalanick, cofondateur d’Uber

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Les autres ont pour la plupart tenu bon jusqu’à l’introduction en Bourse de leur entreprise. Mais la gestion d’une société cotée en Bourse, avec son lot d’obligations fiduciaires, d’appels d’analystes et de résultats trimestriels, est bien loin de l’agitation et de l’excitation de la vie de start-up.

Le début d’une vague de démissions

Les investisseurs disent qu’ils s’attendent à d’autres démissions de fondateurs qui se rendent compte qu’ils doivent maintenant travailler plus dur pour moins (relativement parlant). « Maintenant, ils peuvent laisser certains cadres prendre la relève et développer l’entreprise avec des incitations différentes », a déclaré Trace Cohen, 34 ans, un investisseur dans de très jeunes start-up.

La semaine dernière, Brad Hargreaves, fondateur de Common, une start-up qui gère des espaces de vie communs, a annoncé qu’il quittait son poste de PDG pour devenir directeur de la création. La responsable de l’immobilier de la société, Karlene Holloman, une vétérante de l’industrie hôtelière, prendront le relais en tant que PDG.

L’environnement d’aujourd’hui exige quelqu’un qui possède la vaste expérience et les compétences opérationnelles de Mme Holloman, a dit M. Hargreaves. « Dans une période plus tendue, lorsque les opérations comptent beaucoup et que personne ne croit aux grandes visions, vous voulez un opérateur dans ce siège », a-t-il déclaré.

Beaucoup de PDG-fondateurs restent en place trop longtemps.

Brad Hargreaves, fondateur de Common, une start-up qui gère des espaces de vie communs

Les fondateurs qui sont restés jusqu’à présent dans la crise – et ils sont nombreux – peuvent s’attendre à des exigences et à une pression accrues. L’application d’échange d’actions Robinhood a licencié plus de 1000 employés cette année, car elle perd des clients actifs.

Pour aggraver les choses, les fondateurs de start-up ont perdu leur halo positif – une tendance qui a commencé pendant le recul techno de 2017 et qui a augmenté avec la sortie de livres et de reportages dévastateurs sur WeWork, Uber et d’autres.

« Une fois que vous avez fait une certaine quantité d’argent, vous jouez pour le statut, et le statut n’est pas là », a déclaré Brad Hargreaves.

Pourtant, il y a toujours la possibilité d’un retour en arrière. Si le marché se dégrade et que les entreprises commencent à s’effondrer, nous pourrions assister à la dynamique inverse, à savoir le retour des fondateurs pour redresser le navire, estime le professeur Werbach.

Ce serait, au fond, un retour au « héros fondateur original », qui forçait l’admiration bien avant que les licornes ne parcourent la vallée. Il était, probablement, le « Boy Boss » original : Steve Jobs.

Cet article a été initialement publié dans le New York Times.

Lisez le texte original (en anglais)