Dimanche, les commerces n’accueilleront pas de client pour la troisième et dernière fois depuis le début de l’année. Pris de court par cette décision du gouvernement, plusieurs épiciers affirment sans détour que ce « congé dominical » n’est pas souhaitable à long terme puisqu’il nuit au chiffre d’affaires, allonge les files d’attente et contribue au gaspillage des denrées.

Publié le 13 janvier
Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

Si certains sont ouverts à l’idée de donner une pause aux employés, ils estiment que la réduction des heures d’ouverture, par exemple, représente une solution plus intéressante. De son côté, l’Association québécoise de la quincaillerie et des matériaux de construction milite toujours pour une fermeture des commerces le dimanche, sauf pour les épiceries, les dépanneurs, les stations-service et les pharmacies, et salue la décision du gouvernement d’avoir accordé une « pause commerciale » en janvier.

Dans les supermarchés, la fermeture du dimanche pour permettre d’avoir une « journée de répit » n’est finalement pas une mesure de tout repos, selon le président-directeur général du Groupe Mayrand, Mario Bélanger. « Ça crée des samedis forts, forts, forts. Il y a beaucoup de monde. Ça met une pression incroyable sur les opérations du samedi et les opérations du lundi. On fait juste promener le problème : on amène plus de monde le samedi, plus de monde le lundi », fait-il observer. Mayrand possède quatre magasins entrepôts d’alimentation situés à Brossard, à Montréal, à Laval et à Saint-Jérôme.

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Mario Bélanger, président-directeur général du Groupe Mayrand

Et je peux vous dire qu’on perd des ventes.

Mario Bélanger, président-directeur général du Groupe Mayrand

Selon M. Bélanger, des clients habitués de faire leurs emplettes chez Mayrand le dimanche n’y retourneront pas une autre journée de la semaine.

Sur le Plateau Mont-Royal, Franck Hénot, copropriétaire de l’Intermarché Boyer, croit lui aussi que ce congé a pour effet d’épuiser son équipe. « Ce n’est pas vrai que nos employés sont à bout, mais là, ils sont à bout le samedi et ils sont à bout le lundi, indique-t-il. Il y a du monde, ça n’a pas de bon sens, et les gens sont agressifs. Mes jeunes qui avaient des heures le dimanche, je les ai tous mis à pied. »

« La semaine passée, j’étais à - 11 %, ajoute M. Hénot. Vous ne récupérez pas [vos ventes]. C’est ma plus grosse journée, le dimanche. »

De son côté, Annie Paquette, directrice générale des marchés d’alimentation Pasquier, dont les magasins sont situés à Delson et à Saint-Jean-sur-Richelieu, n’a rien contre l’idée de donner une pause aux employés, mais se questionne toutefois sur les moyens appropriés pour y arriver. « La journée a peut-être été mal choisie, mais l’idée derrière ça est intéressante », dit-elle.

« On a beaucoup d’absence en magasin en raison de la COVID-19. La fin de semaine, des étudiants sont quand même disponibles pour nous, souligne-t-elle toutefois. La semaine, ce sont souvent nos employés réguliers. C’est plus difficile de combler toutes les heures d’ouverture de notre magasin. »

Dans le contexte actuel, est-ce que la décision de fermer un lundi aurait été mieux ? La réponse est oui.

Annie Paquette, directrice générale des marchés d’alimentation Pasquier

À plus long terme, elle soutient qu’une réduction des heures d’ouverture permettrait aux employés de reprendre leur souffle et rendrait aussi les supermarchés plus attrayants pour recruter de la main-d’œuvre. « Nous, on les a déjà réduites. La semaine, on est ouvert jusqu’à 21 h, et la fin de semaine, jusqu’à 20 h. Jamais on ne va retourner en arrière. »

Au Conseil canadien du commerce de détail, qui représente de grandes chaînes comme Metro, IGA, Loblaws, Walmart et Costco, le président pour le Québec, Michel Rochette, croit qu’à long terme, la fermeture le dimanche des commerces à l’échelle de la province n’est pas nécessairement une bonne idée.

« Les solutions mur à mur, ce n’est jamais idéal, a-t-il affirmé. Le monde du détail est très diversifié. La clientèle est diversifiée, les régions sont différentes, les besoins sont différents.

« Bons joueurs, les commerces ont accepté, mais ce qui était prévisible est arrivé : la clientèle qui ne peut plus faire ses courses le dimanche doit y aller le samedi ou à d’autres moments. Ça crée d’autres goulots d’étranglement, ça allonge les files d’attente. Ça crée une pression différente. Par exemple, le samedi, les étagères se vident constamment. Ça demande aux employés plus de gestion. »

« Dans le cas des commerces qui vendent des produits périssables, ça crée un problème, ajoute-t-il. La nourriture continue d’exister. »

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Moisson Montréal n'est pas en mesure de passer dans toutes les épiceries pour ramasser les aliments qui ne sont pas vendus par les supermarchés.

Gaspillage

Pour Franck Hénot, depuis l’imposition d’une fermeture le dimanche, le lundi s’est transformé en journée… des ordures. « La viande hachée [est bonne] 24 heures. Tout ce qui n’est pas vendu le samedi, le lundi, je le mets aux poubelles. Toutes les pâtisseries, les viennoiseries. Tout s’en va aux vidanges ou au compost. »

Pour ajouter à ses difficultés, Moisson Montréal, qui, avec son programme de récupération en supermarché, ramasse généralement chaque semaine les aliments invendus dans une centaine de magasins dans l’île, n’est pas passée chez M. Hénot depuis plusieurs semaines.

Plusieurs raisons expliquent cette absence, selon Richard Daneau, directeur général de Moisson Montréal. « Récemment, on a arrêté d’aller dans une dizaine d’épiceries qui ne nous donnaient aucune viande », a-t-il d’abord indiqué à La Presse. Il y a quelques années, la viande représentait 50 % des denrées recueillies en épicerie, alors que, maintenant, cette proportion a diminué à 30 % ou 35 %. L’organisme a donc décidé d’envoyer ses camions là où elle pourra ramasser le plus de protéine animale possible, particulièrement pendant la période des Fêtes.

Autre facteur pouvant expliquer une diminution de la collecte au cours des dernières semaines : la pénurie de main-d’œuvre. « Il nous a manqué cruellement de chauffeurs, souligne Daneau. On a huit chauffeurs, et il nous en manquait quatre à un moment donné au mois de décembre. Il y a un paquet de collectes qu’on n’a pas faites. On disait aux chauffeurs de seulement faire les gros magasins. »