La construction d’un gazoduc et d’une usine de liquéfaction de gaz naturel à Saguenay entraînerait un manque à gagner de 1,5 milliard de dollars pour Hydro-Québec et une hausse de tarifs de 2,5 % pour les clients de la société d’État, dénonce une coalition de groupes environnementaux et citoyens.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Ces deux composantes du projet GNL Québec, renommé Symbio Infrastructure en février, consommeraient ensemble quelque 6 térawattheures (TWh) par année ; ils devraient entrer en activité en 2027, au moment où Hydro-Québec prévoit avoir besoin de nouveaux approvisionnements en énergie.

« Il va falloir construire de nouveaux équipements pour les alimenter, c’est encore plus aberrant », lance Jean Paradis, responsable des dossiers énergétiques à la Coalition Fjord et fondateur de l’entreprise d’efficacité énergétique Négawatts Production – dont les activités ont maintenant cessé.

À partir de l’information fournie par Gazoduq voulant que son gazoduc de 780 kilomètres – qui transporterait du gaz fossile de l’Ouest canadien entre le nord de l’Ontario et le Saguenay, en passant par l’Abitibi, la Haute-Mauricie et le Lac-Saint-Jean – demanderait trois compresseurs d’une puissance de 40 mégawatts (MW), Jean Paradis a évalué sa consommation annuelle à 1 TWh.

L’Union des consommateurs, qui avait déjà prévenu en février que les 5 TWh que consommerait l’usine de liquéfaction Énergie Saguenay annuellement provoqueraient un « choc tarifaire » pour les clients d’Hydro-Québec, a ajouté la consommation estimée du gazoduc à ses calculs, explique Viviane de Tilly, analyste des politiques et réglementations en matière d’énergie de cet organisme de défense des droits des consommateurs.

Ça aura une conséquence sur les tarifs, on ne peut pas le nier.

Viviane de Tilly, analyste à l'Union des consommateurs

En raison de la nouvelle loi adoptée par le gouvernement Legault pour simplifier la fixation des tarifs d’électricité, cette hausse des besoins énergétiques ne sera pas prise en compte dans la fixation des tarifs d’Hydro-Québec par la Régie de l’énergie avant 2030.

C’est donc le gouvernement qui absorberait la facture pour la période 2027-2030, et elle se chiffrerait à 1,5 milliard de dollars, a estimé l’Union des consommateurs en se basant sur les données d’Hydro-Québec.

Après 2030, la différence entre le prix payé par la société d’État pour fournir l’électricité nécessaire au fonctionnement des projets Gazoduq et Énergie Saguenay et celui auquel elle la revend sera assumée par l’ensemble des clients, qui verraient leurs tarifs augmenter de 2,5 %.

Cette hausse s’ajouterait à celle déjà prévue de 2 %, pour un total de 4,5 %, selon les calculs de l’Union des consommateurs. « Ça va faire une grosse marche à monter », dit Viviane de Tilly.

Calcul « hasardeux »

Gazoduq affirme ne pas être en mesure pour l’instant de produire une évaluation de la consommation d’électricité que nécessitera son projet, mais ne rejette pas celle de Jean Paradis.

« C’est un scénario, mais tout le monde peut faire des scénarios », a déclaré à La Presse Véronique Désilets, représentante de l’entreprise.

Elle affirme que le développement de nouvelles technologies et l’intégration de « composantes d’intelligence artificielle » par l’entreprise pourraient influencer à la baisse la consommation d’électricité requise.

Hydro-Québec affirme pour sa part qu’il est « hasardeux » de calculer l’impact d’un projet en particulier sur l’ensemble de ses tarifs.

« Tout nouvel approvisionnement pourrait en théorie avoir un impact sur l’ensemble de nos tarifs », a indiqué à La Presse Cendrix Bouchard, porte-parole d’Hydro-Québec, précisant que les efforts en efficacité énergétique et la réalisation ou non de plusieurs autres projets pourraient aussi influer sur la demande.

L’Union des consommateurs rétorque que l’ampleur du projet, avec sa consommation anticipée de 6 TWh alors que la consommation annuelle totale du Québec devra se situer à 200 TWh en 2030, le place dans une classe à part.

« Ce n’est pas marginal comme impact, c’est colossal, affirme Viviane de Tilly. Ce n’est pas une analyse pour une petite binerie ! »

Appels à rejeter le projet

Les opposants au double projet de Symbio Infrastructure y voient une raison de plus de le rejeter.

« Ce n’est pas aux Québécois et Québécoises de financer l’utilisation d’une énergie renouvelable dans le but d’exporter une énergie extrêmement polluante », affirme Alice-Anne Simard, directrice générale de Nature Québec.

C’est juste la pointe de l’iceberg, c’est pour 25 ans, ce projet-là.

Patrick Bonin, responsable de la campagne Climat-Énergie de Greenpeace Canada

Patrick Bonin y voit la preuve de l’importance d’évaluer le projet dans son ensemble, alors que le gazoduc et l’usine de liquéfaction font l’objet d’évaluations environnementales séparées.

Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) a d’ailleurs rendu mercredi son rapport sur le projet d’usine Énergie Saguenay au ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, qui doit le rendre public d’ici le 25 mars.

Le projet Gazoduq, lui, devra faire l’objet d’une évaluation conjointe du BAPE et de l’Agence canadienne d’évaluation environnementale, qui s’amorcera après le dépôt par l’entreprise de son étude d’impact.