Des entreprises s’en prennent aux « faiblesses » du programme provincial d’Aide aux entreprises en régions en alerte maximale (AERAM). Alors que certains déplorent que le calendrier de remboursements de prêts arrive trop vite, d’autres affirment n’avoir jamais eu accès aux fonds et dénoncent un « manque de communication » des autorités.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« Je me sens menacée, comme si on n’était pas des humains, mais bien des numéros, comme si on n’avait pas fait d’efforts depuis 12 mois. C’est un peu comme s’il fallait nous tenir serrés pour éviter qu’on se sauve avec l’argent. Je trouve ça très malsain. Et j’ai l’impression d’être prise en otage », fustige Fanoue Fortier, vice-présidente au développement des affaires au restaurant L’Ambroisie, dans le quartier Saint-Henri.

Lancé en octobre dernier dans la foulée de la fermeture des restaurants et des bars, l’AERAM est un volet distinct du Programme Aide d’urgence aux petites et moyennes entreprises qui « couvre la portion des frais fixes admissibles non réclamée dans le cadre d’un autre programme gouvernemental ». Il touche notamment les taxes municipales et scolaires, le loyer, les assurances, les frais de télécommunication ou les intérêts payés sur des prêts hypothécaires. Ce pardon de prêt peut aller jusqu’à 100 % des frais fixes admissibles, jusqu’à concurrence de 15 000 $ par mois de fermeture. Pour être admissible, une entreprise doit avoir cessé en tout ou en partie ses activités. Et pour les entreprises fermées pour une période de plus de 90 jours, le montant maximal additionnel pouvant être reçu correspond à 30 000 $ par établissement.

Mais pour Fanoue Fortier, la réalité est que ces fonds n’ont pas été suffisants. « Quand on a reçu le contrat en décembre, c’était écrit qu’on devait rembourser à partir de juillet, mais à ce moment, on pensait pouvoir rouvrir après Noël. Là, on est en mars et on est encore fermés. Il faudrait en être conscients », ajoute-t-elle.

On s’est endettés davantage qu’avant le confinement. On se ramasse avec presque le double à rembourser, sans aucune liquidité.

Fanoue Fortier, vice-présidente au développement des affaires au restaurant L’Ambroisie

« Manque de communication »

À l’Association Restauration Québec (ARQ), le vice-président aux affaires publiques François Meunier condamne le fait que le gouvernement a « subitement changé de cap », le 10 février. « Sans préavis, le gouvernement nous a annoncé que les entreprises qui n’avaient pas fait de demandes à cette date ne seraient pas admissibles pour octobre, novembre ou décembre, bref, les mois de l’automne où ils étaient à l’arrêt. Nos membres ont vraiment été pris de court, et nous aussi », dénonce-t-il.

« Ça demande du temps à s’organiser, quoi qu’en dise le gouvernement. Bon nombre d’entreprises devaient attendre l’aide du fédéral, et elles ont manqué le bateau », ajoute M. Meunier. En fin de compte, l’AERAM est un « bon programme sur papier », mais qui « rate la cible » sur le terrain, dit-il. « C’est de l’aide dont on a besoin, pas un processus bureaucratique épouvantable. Encore aujourd’hui, 60 % de l’industrie est fermée. Les gens luttent pour leur survie », ajoute le vice-président.

Valérie Kennedy, copropriétaire du St-Charles Steakhouse, à Sainte-Thérèse, dit avoir été victime de cet imbroglio. « Il n’y a jamais été question de date butoir pour soumettre nos demandes, puis finalement, on l’a appris aux nouvelles, martèle-t-elle. Certes, c’est aux restaurateurs de rester informés, mais là, c’était tout simplement un manque de communication. Ça cause beaucoup de frustration. »

Le ministre dit qu’il ne laissera tomber personne, qu’il va gérer les exceptions. Mais ce n’est pas ce qu’on voit dans nos MRC, ce n’est pas la réalité.

Valérie Kennedy, copropriétaire du St-Charles Steakhouse

Le filet est « adéquat », réplique Québec

Joint par La Presse, le ministère de l’Économie et de l’Innovation a défendu sa proactivité, soulignant que « l’ensemble des programmes mis en place par Québec et le fédéral créent un filet adéquat, dans les circonstances, pour soutenir les entreprises québécoises. De plus, le Ministère a maintenu tous ses autres programmes d’aide financière. Selon les besoins des entreprises, elles peuvent formuler leurs demandes auprès d’Investissement Québec ou des MRC », soulève le porte-parole, Jean-Pierre D’Auteuil.

Depuis le début de la pandémie et de la mise en place des différents programmes, nous sommes flexibles pour les cas particuliers. IQ et les MRC sont à l’écoute des besoins des entreprises dans toutes les régions et peuvent les orienter à travers les différents programmes offerts.

Jean-Pierre D’Auteuil, porte-parole du ministère de l’Économie et de l’Innovation

Mais le vice-président pour le Québec de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, François Vincent, juge l’explication insuffisante. « La flexibilité, c’est beau, mais ça a des limites. Ça prend des critères plus clairs. En février, 62 % des PME demandent davantage d’aide du gouvernement. Si le soutien du gouvernement se rendait vraiment sur le terrain, on n’en serait pas là », insiste-t-il.

« J’ai encore espoir qu’on modifie le programme, mais plus on attend, plus ça va être difficile pour les PME en difficulté de se relever. Il faut agir. On ne demande pas la lune : moins de paperasse et plus de communication », conclut M. Vincent.