La pandémie a durement touché Air Canada, qui a perdu 1,049 milliard de dollars au premier trimestre et consommé en moyenne 22 millions de dollars de liquidités par jour en mars. Mais la compagnie aérienne, qui a refusé de commenter l’acquisition de Transat, est encore loin d’être à bout de souffle.

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Des mois de janvier et février forts laissaient croire aux dirigeants du transporteur national qu’Air Canada bouclerait un 28e trimestre de suite de hausse des revenus, et ce, malgré les premiers signes de ralentissement. La fermeture de la frontière canadienne et les mesures de confinement ont abruptement mis fin à ce rêve.

« Aucun adjectif ne peut qualifier l’impact cataclysmique de la pandémie sur notre industrie », a indiqué d’entrée de jeu le président et chef de la direction d’Air Canada, Calin Rovinescu, lors d’une conférence téléphonique avec des analystes financiers. Il a ensuite parlé de « la période la plus sombre de toute l’histoire de l’aviation commerciale », de « carnage financier » et de « dislocation de l’industrie ».

La perte nette du premier trimestre se compare à un bénéfice de 345 millions à pareille date l’an dernier. Elle s’explique toutefois en grande partie par une perte de change de 711 millions de dollars.

Plus concrètement, l’entreprise a enregistré une perte d’exploitation de 433 millions de dollars, comparable à un bénéfice de 127 millions au premier trimestre de 2019.

L’accent sur les liquidités

Mais en cette période où sa capacité a été réduite de 85 % à 90 %, et alors qu’on prévoit qu’elle sera toujours amputée des trois quarts au troisième trimestre, c’est la taille des réserves financières d’Air Canada qui importe auprès des investisseurs.

Après avoir contracté divers emprunts et épuisé certaines lignes de crédit au cours du trimestre, Air Canada a terminé le trimestre avec des liquidités disponibles de 6,523 milliards, comparativement à 7,38 milliards trois mois plus tôt. Sa dette nette a toutefois progressé de 1,3 milliard en seulement trois mois, pour atteindre 4,17 milliards.

En mars, les réserves de liquidités d’Air Canada fondaient en moyenne de 22 millions par jour, a indiqué le chef de la direction financière, Michael Rousseau. Ce rythme a diminué à environ 20 millions en avril. La société a aussi contracté d’autres emprunts en avril, et espère en ajouter, de sorte que ses liquidités à la fin du deuxième trimestre devraient être plus élevées qu’à la fin de mars.

L’entreprise compte aussi sur encore 2,6 milliards de dollars d’actifs pleinement payés qu’elle pourrait hypothéquer pour renflouer ses coffres.

Soutien gouvernemental

MM. Rovinescu et Rousseau ont par ailleurs écarté, pour le moment, la possibilité pour l’entreprise de se financer en procédant à une première émission d’actions depuis 2009, indiquant que leur attention était pour l’instant tournée vers le marché de la dette.

L’entreprise continue d’espérer un coup de main du gouvernement canadien. M. Rovinescu a énuméré lundi une longue liste de transporteurs américains, européens et asiatiques, souvent concurrents, qui ont bénéficié d’un tel soutien.

Nous savons qu’on avait une industrie aérienne extrêmement forte et compétitive avant cette pandémie et on va en avoir une après cette pandémie.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada, lundi, lors de son point de presse quotidien à Ottawa

Pour l’instant, Air Canada bénéficie de la Subvention salariale du Canada, laquelle lui permettra d’économiser de 30 à 40 millions de dollars par mois d’ici au 6 juin dans la rémunération de ses employés toujours actifs. Environ 20 000 de ses 38 000 employés ont été mis à pied.

Les transporteurs canadiens font l’objet de vives critiques de la part des consommateurs en raison de leur décision de ne pas rembourser les billets annulés, mais plutôt d’offrir un crédit correspondant. Les livres d’Air Canada montrent une dette de 2,6 milliards à cet effet.

Rien sur Transat

M. Rovinescu n’a par ailleurs rien fait pour rassurer les investisseurs de Transat qui espèrent toujours qu’Air Canada leur verse les 18 $ promis pour chacune de leurs actions. Interrogé à savoir s’il souhaitait toujours conclure cette transaction, M. Rovinescu a refusé de commenter l’affaire et indiqué qu’aucune nouvelle information ne serait transmise avant que la transaction ne soit autorisée par les autorités réglementaires.

Au Canada, la décision est maintenant entre les mains du ministre des Transports, Marc Garneau, et du Conseil des ministres. En Europe, une date provisoire a été fixée au 25 mai en vue d’un verdict.

Les marchés ne semblent plus croire depuis déjà longtemps à une transaction telle quelle. L’action de Transat a terminé la journée en baisse de 14 %, à 8,50 $, très loin des 18 $ promis par Air Canada. Comme cette dernière et la plupart des autres transporteurs aériens, elle a été emportée par la vague Warren Buffett. Le célèbre investisseur a annoncé au cours du week-end s’être débarrassé de ses intérêts dans les quatre plus grands transporteurs américains.

« Le transport aérien – et je peux me tromper et j’espère me tromper – a changé d’une façon importante, a estimé l’oracle d’Omaha. Leur avenir est beaucoup moins clair pour moi. »

« Nous continuons de croire qu’Air Canada continue de vouloir acquérir Transat puisque cela la placerait en meilleure position pour gérer la reprise, a néanmoins estimé dans une note envoyée lundi à ses clients l’analyste Benoit Poirier, de Desjardins. […] En assumant qu’Air Canada peut renégocier, nous croyons qu’elle attendra de recevoir les autorisations réglementaires pour le faire. »

Air Canada a néanmoins piqué la curiosité en annonçant le retrait hâtif de 79 de ses quelque 400 appareils, soit des Boeing 767, Airbus A319 et Embraer E190. Les premiers sont essentiellement présents dans la flotte de la filiale Rouge et étaient ciblés par certains analystes comme étant susceptibles d’être remplacés par les appareils de Transat, une fois l’intégration terminée.

La direction a nié lundi tout lien entre les retraits annoncés et la transaction avec Transat.

Quant aux E190, appelés à être remplacés par des A220 d’Airbus construits à Mirabel, ils seront retirés immédiatement. Air Canada a par ailleurs confirmé son intention de prendre livraison des A220 commandés. Elle en a présentement 4 et doit en recevoir 13 autres en 2020.

Trudeau réfléchit à une aide supplémentaire

Alors que l’industrie aérienne canadienne est en chute libre, Justin Trudeau ne ferme pas la porte au fait d’apporter une aide supplémentaire aux secteurs de l’économie les plus « durement touchés » par la crise. Pour les industries touristique, énergétique et aérienne, il y a toutefois encore loin de la coupe aux lèvres, puisque le premier ministre n’envisage pas d’annonces immédiates. Sans donner de détails sur la nature de l’aide ou la somme qui pourrait être injectée, le premier ministre a indiqué réfléchir à la façon d’aider « prochainement » de « façon plus spécifique les différentes industries touchées par cette pandémie, comme l’industrie aérienne ». Entre-temps, la subvention salariale donne un coup de pouce important aux employeurs et aux travailleurs, a-t-il rappelé. C’est jeudi que des dizaines de milliers d’employeurs québécois pourront finalement toucher leur premier versement de la subvention salariale du gouvernement fédéral. En date du 3 mai, 96 000 entreprises avaient déposé leur demande auprès de l’Agence du revenu du Canada, a dit lundi le président du Conseil du Trésor, Jean-Yves Duclos. Ce sont donc 1,7 million de travailleurs canadiens qui profiteront de la Subvention salariale d’urgence du Canada (SSUC) pour la première période couverte par Ottawa, soit du 15 mars au 11 avril. Questionné sur la possibilité de prolonger le programme au-delà du 6 juin, Justin Trudeau s’est limité à dire qu’il faudra avoir « toutes sortes de réflexions sur les étapes à suivre ».
– Louis-Samuel Perron, La Presse

Des changements à bord

Prise de température

Avant de monter à bord d’un vol d’Air Canada, les passagers devront maintenant obligatoirement se soumettre à une prise de température par infrarouge, « une première dans les Amériques », selon Air Canada. Ottawa oblige déjà les passages à remplir un questionnaire de santé. Les clients jugés inaptes à voyager pourront modifier leur réservation sans frais.

Plus d’espace

Autre mesure du nouveau programme « SoinPropre+ » annoncé lundi par Air Canada : il y aura toujours un siège libre entre deux passagers, même en classe économique, au moins jusqu’au 30 juin. La mesure n’est pas contraignante pour l’instant, le taux d’occupation des vols étant régulièrement inférieur à 10 %, selon nos informations. Il y aura une exception pour les passagers devant prendre soin d’un autre.

Meilleur nettoyage

Air Canada fera par ailleurs appel à de meilleurs équipements pour désinfecter les cabines de ses avions, soit des appareils à pulvérisation électrostatique. Elle fournira aussi à chaque passager une trousse contenant du désinfectant et d’« autres produits d’hygiène ». L’entreprise exige déjà depuis quelque temps le port du masque.