Vous connaissez beaucoup d’entreprises qui valent 1 milliard de dollars et qui voient leurs revenus croître de 375 % en un an ? 

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

C’est très rare de réussir un tel tour de force. Mais pas impossible. La preuve : Hopper, entreprise québécoise dont le siège social est situé à deux coins de rue du métro Rosemont.

Fondée en 2006, Hopper a conçu une application mobile qui permet de réserver des billets d’avion. Rien d’exceptionnel, direz-vous. Sauf que l’application Hopper vous indique quand acheter votre billet d’avion au prix le plus bas. Voilà pourquoi 45 millions de personnes l’ont téléchargée, pourquoi la Caisse de dépôt et placement du Québec a investi dans l’entreprise en 2018, établissant sa valeur totale à 1 milliard.

Et pourquoi, en 2019, Hopper a vu ses revenus augmenter de 375 % en un an ? « C’est [une hausse] atypique, c’est plus qu’on pensait », dit Frédéric Lalonde, cofondateur et PDG de Hopper, en entrevue avec La Presse.

Ce n’est pas comme si le cofondateur et PDG avait des ambitions modestes pour son entreprise : dans 20 ans, il souhaite que Hopper soit évaluée à 100 milliards.

Mais ne voyons pas trop loin en avant. En 2019, Hopper a haussé ses revenus d’environ 375 %, acheté une entreprise en Colombie, engagé 185 personnes pour passer à 420 employés (dont la moitié au siège social de Montréal) et, décision la plus importante de l’année, a offert un nouveau service à ses utilisateurs : louer des chambres d’hôtel.

Le fort potentiel de l’hôtel

Les chambres d’hôtel ne resteront pas longtemps un service secondaire offert par Hopper. En 2019, les réservations de chambres d’hôtel sont passées de 0,1 % à 10 % des revenus de l’entreprise. Dans un an, Hopper estime que les réservations de chambres d’hôtel seront aussi populaires que les ventes de billets d’avion dans son application.

Si le potentiel de Hopper est encore plus grand dans le cas des chambres d’hôtel, c’est que le prix des chambres varie plus que le prix des billets.

« Les lignes aériennes vendent au même prix partout [pour un même vol], dit Frédéric Lalonde. Dans la plupart des cas, si on attend à la dernière minute pour acheter un billet d’avion, ça coûte plus cher. Et s’il y a moins de demande, la compagnie repositionne le vol ailleurs. En moyenne [sauf à des périodes de très forte pointe], un hôtel est rempli à 68 %. » Avec 32 % de chambres vides, il y a un fort incitatif pour les hôtels à louer plus de chambres, même en diminuant leurs prix. « Et les hôtels génèrent en moyenne 30 % de leurs revenus avec leurs services [spa, nourriture, etc.] », dit Frédéric Lalonde.

Comme il y a un plus grand choix d’hôtels que de vols d’avion, l’algorithme de Hopper peut aussi être exploité au maximum en cherchant une chambre d’hôtel. Hopper a ainsi conçu son application pour montrer au client le rabais qu’elle lui offre sur sa chambre.

« Après quatre ou cinq hôtels, les gens sont presque certains de trouver un rabais, dit Frédéric Lalonde. On s’est rendu compte que l’algorithme est super important pour l’hôtel. On pense que l’hôtel, ça va ressembler à Spotify ou Apple Music. On pourra dire : “Voici 50 hôtels à New York qui sont vraiment moins chers, voici ce qui est intéressant pour un voyage en famille, et voici pour un voyage d’affaires.” »

[À long terme] avec la montée de l’intelligence artificielle, on pense être capables de planifier les vacances annuellement, de dire : “Ça fait six ans que tu vas dans le Sud, voici ce qu’on te propose.”

Frédéric Lalonde, cofondateur et PDG de Hopper

La concurrence de Google, l’ombre d’Amazon

Comme beaucoup d’entreprises technologiques, Hopper se concentre sur la croissance de ses revenus, quitte à perdre de l’argent. Elle n’est donc pas rentable. Pas encore, précise Frédéric Lalonde. « On se rapproche de la profitabilité », dit-il. Comme Hopper n’est pas inscrite en Bourse, elle ne dévoile pas ses états financiers.

Hopper indique toutefois faire un profit sur chacune de ses transactions, au contraire d’autres entreprises comme WeWork et Uber. C’est en comptant les coûts fixes – notamment les coûts pour croître – que Hopper se retrouve dans le rouge.

En 2020, l’entreprise a l’intention d’accueillir de nouveaux actionnaires et de se recapitaliser. Elle pourra ainsi utiliser le nouvel argent investi pour financer sa croissance. « On est dans un marché de 800 milliards, nos compétiteurs les plus proches sont 100 fois plus gros que nous, et on les bat sur tous les aspects du mobile, dit Frédéric Lalonde. Ce serait bizarre de ne pas recapitaliser. » Surtout quand les rivaux s’appellent Expedia (valeur boursière de 16 milliards US) et Google (1020 milliards US). Et éventuellement Amazon (925 milliards US), croit Frédéric Lalonde.

Pénurie de main-d’œuvre et crédits d’impôt

Hopper continuera donc de gérer sa croissance. En un an, il faudra embaucher de 400 à 600 personnes, prévoit Frédéric Lalonde. Hopper a une politique d’embauche bien particulière : les employés peuvent s’établir dans la ville de leur choix parmi les sept où Hopper a des bureaux (Montréal, Toronto, Chicago, Boston, New York, Bogotá en Colombie, Sofia en Bulgarie). Actuellement, 200 des 420 employés travaillent au siège social de Montréal.

Frédéric Lalonde aimerait créer tous ces nouveaux emplois au Québec. Mais il ne pourra pas le faire en raison de la pénurie de main-d’œuvre dans le milieu des technologies. « Il manque 35 000 [travailleurs qualifiés dans le secteur] au Québec », dit-il. C’est pourquoi l’entrepreneur de 46 ans ne comprend pas pourquoi le gouvernement du Québec continue de subventionner des emplois dans ce domaine avec des crédits d’impôt. Par exemple, un studio comme Ubisoft (entreprise française) obtient un crédit d’impôt remboursable de 37,5 % sur sa masse salariale en multimédia. (Hopper a aussi accès à des crédits d’impôt plus modestes pour la recherche et le développement pour une partie du salaire de 13 % de ses employés.)

« Personne en techno ne crée des emplois [quand il y a une pénurie de 35 000 travailleurs], les emplois sont déplacés [d’une entreprise à l’autre], dit Frédéric Lalonde. On laisse des entreprises étrangères engager nos programmeurs qui auraient pu être mis à contribution chez Lightspeed, Coveo ou Hopper, et on les paye pour le faire. Nous sommes dans la même logique de création d’emplois depuis la Grande Noirceur de Duplessis. Nous ne sommes pas habitués à avoir une abondance de bons emplois dans un secteur au Québec. Au Massachusetts, ils ne t’envoient pas de subvention, ils t’accueillent en te disant : “Voici un formulaire pour payer tes impôts.” »

(Enfin) une version française

Hopper lancera bientôt la version française de son application. « Sur le plan économique, comme PDG, ça m’écœurait, dit Frédéric Lalonde. Comme personne qui a grandi au Québec, ça m’écœurait aussi. Je me le faisais dire sur Facebook. Les gens ne sont pas gênés, et ils ont raison. » Hopper aurait aimé lancer sa version française il y a un an et demi, mais il fallait refaire tout le code informatique de l’application. « Ça peut sembler simple, mais la réalité, c’est qu’on avait mal planifié au départ », dit-il. Hopper fait environ 3 % de ses affaires au Québec et 10 % au Canada. L’entreprise lancera aussi bientôt la version espagnole de son application.