Québecor se pose en sauveur du Cirque du Soleil et vient de lui signifier son intérêt en ce sens, a appris La Presse. Le Cirque soutient toutefois que Québecor mène en parallèle une campagne visant à nuire à son redressement, pour ainsi bénéficier d’une valorisation moindre pour l’acheter.

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

Vendredi, un avocat représentant le Cirque du Soleil a envoyé une mise en demeure à Québecor, lui demandant de retirer ou de corriger des informations diffusées cette semaine sur ses plateformes médiatiques. Ce document, que La Presse a obtenu, reproche notamment au Journal de Montréal d’avoir publié mercredi un texte indiquant que le Cirque est contrôlé depuis un paradis fiscal – ce que le Cirque nie.

Or, selon le Cirque, ce texte fait partie d’une campagne de Québecor visant à nuire à l’entreprise et à ses actionnaires dans l’espoir d’en tirer un « avantage indu », considérant que Québecor a manifesté par deux fois le mois dernier son intérêt pour le Cirque du Soleil, dont il voudrait « se porter acquéreur ». Par « avantage indu », le Cirque voudrait signifier que Québecor cherche à contrecarrer les plans de redressement de l’entreprise pour l’acquérir à meilleur prix, selon deux sources. Ces sources bien au fait de la démarche du Cirque ne souhaitent pas être identifiées parce qu’elles ne sont pas autorisées à parler publiquement.

Québecor n’a pas répondu aux questions de La Presse concernant son intérêt pour le Cirque et n’entendait pas commenter la mise en demeure.

Le Cirque traverse des moments difficiles : toutes les activités ou presque sont au point mort en raison de la pandémie et la dette pèse sur les finances de l’entreprise, qui doit examiner ses options stratégiques. Le groupe de divertissement demande l’aide des gouvernements. L’option de se placer à l’abri de ses créanciers est toujours sur la table.

Dans son texte du 29 avril, le chroniqueur du Journal de Montréal Michel Girard s’interroge sur la pertinence pour les gouvernements d’aider le Cirque parce que l’actionnaire principal, le fonds américain TPG, contrôlerait l’entreprise par le biais de CDS Luxembourg Holdings, une société enregistrée au Luxembourg, un paradis fiscal.

Le Cirque affirme que ce texte contient des informations « fausses et trompeuses ». Le Cirque reproche à Québecor d’avoir publié le texte tout en ayant eu en main une déclaration du Cirque et de son principal actionnaire par laquelle ils niaient les informations rapportées.

Le chroniqueur a également réitéré ses propos sur LCN à l’émission Le Québec matin, puis à Politiquement incorrect, animée par Richard Martineau sur QUB Radio.

Selon la mise en demeure, « l’objectif avoué » du chroniqueur était de « nuire aux efforts [du Cirque] dans ses démarches pour obtenir une aide financière ou un financement aux conditions du marché de la part des gouvernements canadien et québécois dans le contexte de la crise actuelle ».

« D’ailleurs, il y a lieu de se questionner sur les intentions derrière la publication par les filiales de Québecor de pas moins de cinq chroniques ou articles sur le Cirque du Soleil en moins d’une semaine, lesquels ont manifestement pour but de dénigrer le Cirque du Soleil et ses commanditaires. »

« Vif intérêt » de Québecor

Toujours selon le Cirque, les textes s’inscrivent dans un contexte où Québecor a signifié son « vif intérêt à se porter acquéreur du Cirque du Soleil », notamment dans deux lettres adressées aux conseillers financiers du Cirque le 5 et le 10 avril.

Le Cirque dit avoir de « sérieuses raisons » de croire que Québecor, « par l’entremise de ses plateformes médiatiques, cherche présentement à nuire au processus de maximisation de la valeur du Cirque mené pour le bénéfice de ses parties prenantes, y compris ses créanciers, prêteurs et employés, et à écarter des parties intéressées à participer à “la solution à long terme” [décrite par Québecor], le tout afin d’en tirer un avantage indu ».

De telles manœuvres illégales et abusives sont empreintes d’une mauvaise foi évidente.

Guy P. Martel, avocat du Cirque du Soleil

En après-midi vendredi, la directrice des affaires publiques de Québecor, Marie-Josée Duhamel, a indiqué à La Presse que l’entreprise n’avait toujours pas reçu de mise en demeure. « Nous ne ferons aucun commentaire si tant est qu’une pareille mise en demeure nous était adressée », a-t-elle précisé. Mme Duhamel n’a pas fourni de réponse aux questions concernant l’intérêt de Québecor pour le Cirque du Soleil. La Presse a de nouveau joint Québecor en fin de journée, sans obtenir de réponse supplémentaire.

Le Cirque a confirmé à La Presse que la mise en demeure avait été envoyée.

En entrevue avec La Presse, la porte-parole du Cirque a nié que l’entreprise soit contrôlée depuis un paradis fiscal. « Le Groupe Cirque du Soleil ne fait pas d’évitement fiscal et n’utilise aucune structure fiscale permettant d’éviter quelques impôts que ce soit au Canada et dans les autres juridictions où le Cirque présente des spectacles », a dit Caroline Couillard.

Elle soutient aussi que le Cirque n’est pas contrôlé par CDS Luxembourg Holdings, que cette entité est une société de gestion ayant réalisé des pertes financières dans les dernières années et qu’elle était en processus de liquidation depuis « plusieurs » mois.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

En raison de la pandémie, la direction du Cirque du Soleil a mis à pied 95 % de son effectif le 19 mars, soit 4679 employés.

Les actionnaires injectent 50 millions de plus

Les trois principaux actionnaires du Cirque du Soleil sont disposés à injecter 50 millions de plus dans l’organisation. La confirmation officielle de cet investissement doit venir au cours de la prochaine semaine, a appris La Presse.

Selon nos informations, cette injection de capitaux vise à permettre au Cirque de poursuivre son chemin d’ici à ce qu’une décision soit prise quant à son avenir.

Le financement doit s’effectuer au prorata des parts détenues par chacun des trois plus gros actionnaires, qui sont le fonds américain TPG Capital (55 %), le groupe chinois Fosun (25 %) et la Caisse de dépôt et placement du Québec (20 %).

TPG débloque donc 27,5 millions, Fosun engage 12,5 millions, tandis que la Caisse rajoute 10 millions.

La Caisse de dépôt a doublé sa participation dans le Cirque en février en rachetant la participation restante de 10 % du fondateur Guy Laliberté.

Le Cirque traîne une dette d’environ 1 milliard et ne touche plus aucun revenu depuis que ses activités sont paralysées par la crise de la COVID-19. Les 44 spectacles en représentation dans le monde ont été arrêtés. La direction du Cirque a mis à pied 95 % de son effectif le 19 mars, soit 4679 employés.

Placer l’organisation à l’abri de ses créanciers est toujours une des options contemplées par la direction, a confirmé vendredi à La Presse une source bien au fait du dossier. Cette source ne peut être identifiée parce qu’elle n’est pas autorisée à parler publiquement.

Dans un rapport daté du 18 mars, l’agence de notation de crédit Moody’s évoque un risque de défaillance qualifié d’« élevé » d’ici la fin de l’année.

La concentration des activités de l’entreprise à Las Vegas, où elle génère environ 35 % de ses revenus, figure parmi les principaux risques qui guettent le Cirque, est-il précisé.

Pour la période de 12 mois terminée en septembre dernier, le Cirque a généré des revenus de 950 millions US, selon Moody’s. Pour la prochaine année, l’entreprise aura besoin d’au moins 165 millions US, estime l’agence new-yorkaise, alors que le Cirque avait accès à 120 millions US (en incluant une facilité de crédit) à la fin de 2019.

Les options à l’étude

Trois principales options sont à l’étude au Cirque, a rapporté La Presse à la fin de mars.

L’option privilégiée est une aide gouvernementale. La direction du Cirque a fait des démarches en ce sens auprès de Québec et d’Ottawa. Aucune aide spécifique n’a encore été annoncée concernant le Cirque.

La deuxième avenue est une injection de capital additionnel par les actionnaires existants, alors que la troisième voie est la protection des créanciers.

La situation est à ce point critique que la direction du Cirque soutient ne même pas avoir les moyens de profiter du programme de subvention salariale mis en place par Ottawa. La direction dit ne pas avoir les moyens de payer ses employés même si le fédéral lui en remboursera une partie.

Des personnes ayant des contrats avec le Cirque n’ont toujours pas été payées pour du travail effectué avant même l’annonce des mises à pied en mars. Dans certains cas, il s’agit de factures pour les mois d’hiver. Dans d’autres cas, les factures datent des mois d’automne.

Le Cirque avait été vendu en 2015 pour environ 1,75 milliard US à un groupe dirigé TPG. La Presse a révélé l’été dernier que le Cirque envisageait une inscription en Bourse. L’automne dernier, le PDG, Daniel Lamarre, avait confirmé que ce projet était sur la glace « pour le moment », plaidant que le marché boursier n’était pas favorable.