(KINGSEY FALLS) Cet été, La Presse fait un retour aux sources en compagnie de grands entrepreneurs québécois en revisitant les lieux où leur entreprise a débuté, pour revivre l’époque de leur démarrage. Aujourd’hui, Alain Lemaire nous présente Cascades.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Tout commence en 1964, lorsque les frères Lemaire entreprennent, à la suggestion de leur père Antonio, de relancer les activités du moulin à papier de Kingsey Falls, abandonné depuis huit ans par la Dominion Paper.

L’objectif de départ de cette nouvelle aventure industrielle est d’assurer un débouché pour le papier recyclé récolté par l’entreprise familiale, qui récupère les rebuts domestiques de la ville de Drummondville.

L’ambition ultime est de devenir un nouvel acteur du secteur des pâtes et papiers, un secteur industriel très payant dans les années 60, mais dominé par des entreprises britanniques et américaines, m’explique Alain Lemaire, entre les murs de la première usine du groupe Cascades.

PHOTO FOURNIE PAR CASCADES

Bernard, Alain et Laurent Lemaire, aux débuts de leur entreprise

Le plus jeune des trois frères de la célèbre famille d’entrepreneurs étudie à l’École de papeterie de Trois-Rivières lorsque l’aîné, Bernard, entreprend la réouverture du moulin à papier en 1963.

Dès le lancement des opérations de l’usine, l’année suivante, Alain Lemaire passe ses fins de semaine et ses étés à épauler ses frères Bernard et Laurent pour relancer les activités du vieux moulin érigé en 1880.

« La Dominion Paper n’en avait pas pris soin. L’usine avait été inactive durant huit ans avant qu’on la rachète de la Caisse populaire. On l’a eue pour 360 000 $, mais mon père et ma mère ont mis tout ce qu’ils possédaient en garantie : leur maison, le centre de tri de Drummondville, les camions… »

« Les premiers papiers d’emballage que l’on fabriquait n’étaient pas de qualité. Il a fallu tout revoir. Ça a pris trois ans avant que l’on réussisse à faire de l’argent. »

Alain Lemaire

C’est d’ailleurs lorsqu’il se joint à temps plein à l’usine de papier de Kingsey Falls, en 1967, que l’usine devient enfin rentable. « Une simple coïncidence », assure Alain Lemaire avec un large sourire.

L’approche Cascades

Dès l’année où l’usine dégage ses premiers bénéfices, Bernard Lemaire réalise la promesse faite à ses employés avec qui il s’était engagé à partager les profits lorsqu’il y en aurait.

« Quand on a relancé le moulin à papier, on est retournés voir les anciens employés, dont certains travaillaient à la mine d’amiante à Asbestos, où ils gagnaient plus de 3 $ l’heure.

« On leur offrait seulement 1 $ l’heure, mais on s’engageait à relancer Kingsey Falls qui risquait de devenir un village fantôme. On avait une quarantaine d’employés et on a tenu notre promesse. On a toujours poursuivi notre politique de partage des profits », explique Alain Lemaire.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Alain Lemaire, président exécutif du conseil de Cascades

En 1967, l’usine de papier d’emballage de Kingsey Falls produisait une vingtaine de tonnes par jour. Lors de notre passage, la vieille usine de Cascades venait de franchir la marque record de 300 tonnes par jour.

« Aujourd’hui, dans l’ensemble de nos 90 usines en Amérique du Nord et en Europe, on produit 1,5 million de tonnes par année et plus de 600 000 tonnes de papier tissu », relativise Alain Lemaire.

C’est d’ailleurs toujours dans le but d’intégrer les activités de recyclage de papier à Drummondville à une production industrielle que Cascades va ouvrir sa deuxième usine à Kingsey Falls, au début des années 70.

« On avait de la difficulté à vendre notre papier journal recyclé au Québec. Mon père a entendu dire qu’une machine qui fabriquait des contenants pour les œufs à partir de papier journal venait de fermer en Alberta.

« Mon frère Bernard est parti dans l’Ouest pour la démonter et on l’a rebâtie à Kinsgey Falls, ç’a été le lancement de notre usine Forma-Pak », relate le président du conseil.

Deux ans plus tard, en 1972, Bernard Lemaire repart dans le New Jersey pour démonter cette fois une grosse machine qui servira à fabriquer du papier d’amiante dans une coentreprise avec la société Asbestos.

« Ç’a toujours été notre façon de faire. On bâtit des partenariats et on crée de nouvelles entreprises. On l’a fait avec Norampac, on l’a fait en Europe. »

Alain Lemaire

« Quand j’ai pris la présidence [en 2003], on avait plus de 150 usines dans le monde. Il a fallu rationaliser et moins s’éparpiller. On a vendu notre participation dans Boralex et on a ramené à 90 le nombre de nos usines en Amérique du Nord et en Europe », précise Alain Lemaire.

Refus d’une offre de 2 milliards

Cascades est devenue une société publique en 1982 lors d’une émission d’actions ordinaires. Les frères Lemaire étaient contre les actions à droit de vote multiple qui créaient deux classes d’actionnaires, selon eux.

« Aujourd’hui, on le regrette un peu. La famille a toujours 27 % des actions de l’entreprise, mais à la valeur où elles s’échangent [à 8,80 $ au moment de notre rencontre], on devient vulnérables à une prise de contrôle quand on sait que notre valeur aux livres est à 15 $ et que la valeur de liquidation se situe à 30-35 $ », déplore le président exécutif du conseil de Cascades.

« Au début des années 2000, alors que la famille avait plus de 50 % des actions, on a refusé une offre à 2 milliards. C’était l’époque où on affichait un taux de croissance de 15 % par année. On aurait pu vendre et se faire un paquet d’argent, mais nous, on voulait continuer de progresser », relate Alain Lemaire.

« On a construit une entreprise qui va nous survivre »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Cascades compte plus de 90 usines en Amérique du Nord et en Europe.

Quel a été, selon vous, le pire moment dans l’histoire de Cascades ?

Ç’a sûrement été l’épisode de l’usine de Port-Cartier, que l’on a rachetée d’ITT-Rayonnier en 1986. On a mis beaucoup d’énergie et de ressources pour relancer cette usine, on était perçus comme les sauveurs. Mais ça a duré trois ans. La pâte se vendait mal. On a été obligés de fermer l’usine. Ç’a été dur pour notre orgueil.

Quel a été le meilleur coup que vous avez réalisé en 55 ans d’existence ?

Ç’a été l’association que l’on a conclue avec Domtar dans l’entreprise Norampac. On était dans le carton caisse, mais en s’associant avec Norampac, on devenait le plus gros joueur du Canada. Cette transaction nous a mis sur la carte ; même si on a dû par la suite se départir de la plupart des usines de Domtar, le résultat final reste très bon pour Cascades.

Vous avez été à l’époque une espèce de jeune pousse et, 55 ans plus tard, vous êtes toujours en activité. Comment expliquez-vous votre longévité par rapport à celle que l’on observe chez les entreprises en démarrage d’aujourd’hui ?

Il faut dire qu’aujourd’hui, des entreprises classiques du secteur manufacturier n’ont pas beaucoup la cote. Les start-up sont principalement du côté des entreprises de technologie et plusieurs sont par nature éphémères parce que leur innovation va être supplantée par une autre. Nous, on a toujours eu une vision de moyen et de long terme. Beaucoup d’analystes nous l’ont reproché. Mais notre fierté, c’est d’avoir construit une entreprise qui va nous survivre parce qu’on a trouvé les meilleurs pour la faire continuer d’exister.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune entrepreneur qui se lance en affaires ?

Soyez imaginatif, créatif, intuitif et travaillant. Sachez surtout bien vous entourer et respecter les gens autour de vous.

Cascades en quelques chiffres

1200 employés au siège social et aux usines de Kingsey Falls 4380 employés dans les 26 unités de production au Québec 11 790 employés dans les usines en Amérique du Nord et en Europe (plus de 90, y compris celles du Québec) Résultats pour 2018  Revenus : 4,6 milliards Bénéfices d’exploitation : 474 millions