Le chantier maritime de la Davie se retrouve encore une fois dans l'actualité, alors qu'un navire inachevé qui devait obligatoirement être terminé dans ses ateliers, en vertu d'une injection de 229 millions de dollars du gouvernement fédéral, sera remorqué sous peu vers la Croatie ou la Turquie.

Mis à jour le 29 nov. 2016
Maxime Bergeron LA PRESSE

Le navire Hull 718 fait partie des trois bateaux commandés par le groupe norvégien Cecon ASA à la Davie en 2007. Après de graves difficultés financières, Exportation et développement Canada (EDC), un organisme fédéral, a accepté en 2013 de mettre une croix sur des prêts de 229 millions octroyés à Cecon. La condition : que les trois navires soient terminés au chantier de Lévis, au sud de Québec.

Un premier bateau de Cecon a été livré en 2014. Mais voilà que le deuxième navire de la famille, terminé aux trois quarts, sera installé dès jeudi sur un remorqueur submersible au port de Québec pour ensuite voguer hors des eaux canadiennes.

« Il devrait normalement partir la première semaine de décembre vers la Turquie ou la Croatie », a confirmé à La Presse Marie-Andrée Blanchet, porte-parole de l'Administration portuaire de Québec.

ENTENTE RÉPUDIÉE

Le chantier Davie a connu plusieurs difficultés financières - et changements de propriétaire - depuis la commande initiale de Cecon ASA. Le groupe norvégien, aujourd'hui représenté par la firme Rever Offshore, s'est quant à lui placé à l'abri de ses créanciers en avril 2015.

Incapable de résoudre « l'impasse » avec la Davie, Rever Offshore a conclu en juin dernier une « entente de cessation et de renonciation réciproque » avec le chantier québécois. Cet accord lui permet de compléter les deux derniers navires de Cecon ailleurs qu'à Lévis. Une somme de 2 millions US a été prévue pour la préparation et le déplacement des bateaux inachevés, révèle une note envoyée le 14 novembre 2016 aux créanciers de Cecon, que La Presse a obtenue.

Cette entente semble entrer en contradiction directe avec le traité signé entre Cecon et EDC en 2013. La condition au coeur de l'accord - soit de terminer les bateaux à la Davie - sera répudiée, même si 229 millions en deniers publics ont bel et bien été versés par le Trésor canadien.

Ottawa entend-il demander un remboursement partiel des sommes déjà versées ? Impossible de le savoir. Chrystia Freeland, la ministre du Commerce international qui est aussi responsable d'EDC, a refusé les demandes d'entrevue de La Presse.

John Babcock, porte-parole au ministère du Commerce international, a pour sa part fourni une réponse laconique après plusieurs jours de délais. La transaction conclue avec EDC exigeait que Cecon fournisse les « meilleurs efforts » pour terminer les bateaux au Canada, a-t-il écrit dans un courriel.

Il fait valoir que le deuxième navire de Cecon « est presque terminé » et que « des efforts ont été déployés pendant une période de quatre ans pour qu'il soit entièrement terminé au Canada ».

CECON MUET

Oyvind M. Jensrud, PDG de Rever Offshore, a refusé de commenter la situation, citant les ententes de confidentialité signées avec la Davie. York Capital Management, qui a financé une bonne partie du projet Cecon, n'a pas répondu aux demandes d'entrevue de La Presse.

La valeur des créances de Cecon s'élève à près de 2 milliards de couronnes norvégiennes, soit environ 314 millions de dollars canadiens, a de son côté indiqué Vivian Trosch, avocate de la firme Nordic Trustee, qui représente les détenteurs d'obligations.

Jointe à Oslo, elle a souligné que le déplacement des deux navires restants constitue « une décision commerciale qui doit être décidée par les créanciers obligataires ».

MARCHÉ DÉFAVORABLE

À la Davie, Alex Vicefield, chef de la direction d'Inocea - le holding qui possède le chantier naval de Lévis depuis 2012 - confirme que peu de travaux avaient été effectués sur le Hull 718 depuis la faillite de Cecon. Aucune somme n'a été reçue depuis pour terminer ce navire destiné à l'exploitation pétrolière en haute mer.

« Le marché des hydrocarbures a planté, et il y a presque 100 bateaux similaires qui sont immobilisés dans le monde, puisque le marché est saturé », a indiqué M. Vicefield dans un courriel à La Presse

« Les financiers qui avaient pris le contrôle des navires ne veulent pas les terminer, donc nous sommes parvenus à une entente pour les livrer "tels quels" afin de libérer de l'espace au chantier pour d'autres projets qui sont déjà au calendrier. » - Alex Vicefield, chef de la direction d'Inocea, qui possède le chantier naval Davie

Le propriétaire du chantier Davie souligne que la relation d'affaires demeure bonne avec les propriétaires des navires Cecon. Il dit explorer avec eux diverses options pour construire des bateaux pour la Garde côtière canadienne.

OTTAWA « DORT AU GAZ »

Steven Blaney, député fédéral conservateur de Bellechasse-Les Etchemins-Lévis, qui s'intéresse depuis des années aux activités de la Davie, estime qu'Ottawa devrait « s'assurer du respect des ententes contractuelles » dans ce dossier.

« J'ai fait une sortie pour exiger que le gouvernement bénéficie de la coquille du deuxième des navires de cette série-là pour répondre aux besoins de la Garde côtière et de la marine, a-t-il lancé. Malheureusement, le gouvernement semble dormir au gaz. »

Le troisième navire de Cecon, qui serait achevé à environ 40 %, doit être terminé dans un autre chantier maritime que celui de Lévis.

UN CONTRAT MOUVEMENTÉ

La commande initiale de navires de Cecon au chantier de la Davie remonte au début de 2007. À l'époque, le groupe norvégien avait mandaté le chantier pour construire deux bateaux au coût de 132 millions chacun. Une troisième commande s'est ajoutée quelques mois plus tard. En 2008, à court de liquidités, Davie a convaincu Cecon d'allonger 40 millions US supplémentaires pour réaliser le projet. À l'époque, le chantier de Lévis prévoyait livrer les trois navires entre 2009 et 2010.

SAUVETAGE D'OTTAWA

Le chantier de la Davie connaît plusieurs difficultés financières après la signature de son contrat initial avec Cecon. Le groupe norvégien, lui aussi en difficultés, parvient à s'entendre avec Exportation et développement Canada, qui avait investi dans le projet. EDC accepte de rayer de ses livres des dettes de 229 millions de dollars, « à la condition que Davie achève la construction des navires », souligne l'organisme fédéral dans son rapport annuel 2012-2013. Un seul navire de Cecon aura finalement été terminé à Lévis, en 2014. On ignore si Ottawa tentera de récupérer une partie des 229 millions radiés.

LES TRAVERSIERS DU QUÉBEC

Le chantier de Lévis s'est aussi retrouvé sur la sellette en raison d'un contrat de 125 millions accordé en 2013 par la Société des traversiers du Québec (STQ). Les deux bateaux devaient être terminés l'an dernier, mais les délais s'allongent, et les dépassements de coûts atteindraient maintenant 100 millions, rapportait La Presse il y a trois semaines. Une situation qui irrite Québec au plus haut point. Le dirigeant de la Davie, Alex Vicefield, soutient que 300 ouvriers travaillent activement sur les deux traversiers. Maryse Brodeur, porte-parole de la STQ, affirme pour sa part qu'il y a « une volonté de s'entendre de part et d'autre » pour dénouer l'impasse.

« SUCCÈS FORMIDABLE »

Malgré les écueils, les dirigeants de la Davie se disent « très excités » par les contrats à venir au chantier, dont la mise à niveau du brise-glace CCGS Louis Saint-Laurent. Près de 1100 employés travaillent actuellement à Lévis, dit Alex Vicefield, chef de la direction d'Inocea, propriétaire du chantier. « Nous travaillons sur des projets majeurs et connaissons un succès formidable. La société continue de dégager des profits et est appuyée par certaines des principales institutions financières mondiales. » Le chantier naval de Lévis demeure aujourd'hui le plus vaste au Canada.