Le Québec est le grand perdant dans l'attribution du plus important contrat militaire depuis la Seconde Guerre mondiale, d'une valeur de 33 milliards de dollars. Ottawa a annoncé hier que ce sont des chantiers d'Halifax et de Vancouver qui hériteront du gros des travaux pour rajeunir la flotte de la marine canadienne pour la prochaine génération.

Hugo de Grandpré LA PRESSE

Irving Shipbuilding inc. est le grand gagnant du processus d'appel d'offres que le gouvernement a dépeint comme étant le plus juste, transparent et indépendant jamais mis sur pied au Canada: le chantier d'Halifax a remporté une portion de 25 milliards pour la construction de 21 navires de combat.

La société Seaspan Marine Corp., de Vancouver, a quant à elle obtenu la tranche restante de 8 milliards pour la construction de sept navires qui ne sont pas pour le combat, dont un brise-glace qui servira à la navigation dans l'Arctique.

Trois entreprises étaient finalistes pour obtenir cette manne qui promet de créer de l'emploi pour les 25 à 30 prochaines années. Le Chantier Davie Canada, de Lévis, repart donc les mains vides. Il pourra cependant soumissionner à un autre appel d'offres, cette fois-ci pour la construction de 116 petits navires, au coût de 2 milliards.

Dès le départ, la santé financière du chantier de la région de Québec avait posé problème: le plus vieux constructeur naval du pays, qui s'était placé sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers, ne semblait pas avoir les reins assez solides avant d'être secouru par SNC-Lavalin et la sud-coréenne Daewoo, tout juste avant la date limite des soumissions.

Néanmoins, pour ne pas être accusés de s'être ingérés dans le processus, les ministres de la Défense et des Travaux publics avaient annoncé en 2010 la mise sur pied d'un organisme indépendant pour gérer le processus d'attribution du contrat. Dirigé par quatre hauts fonctionnaires, le Secrétariat de la Stratégie nationale d'approvisionnement en matière de construction navale a en outre fait l'objet de vérifications de la part d'une firme externe chargée d'agir comme «surveillant de l'équité» et a été aidé par d'autres spécialistes, dont PricewaterhouseCoopers.

Le gouvernement Harper voulait ainsi éviter la controverse des avions CF-18, dont la construction dans les années 80 avait été attribué au Québec par le gouvernement Mulroney, au grand dam du reste du Canada. C'est d'ailleurs l'un des facteurs qui avaient entraîné la création du Reform Party, dans l'ouest du pays.

«Cette stratégie créera des emplois et générera des retombées économiques considérables dans l'industrie de la construction navale et les industries connexes partout au Canada», ont affirmé les porte-parole du Secrétariat au moment de faire l'annonce. Le message a été repris par tous les ministres et membres du gouvernement Harper. Les soumissionnaires gagnants et Ottawa doivent maintenant négocier les termes du contrat.

Mais tandis qu'en Nouvelle-Écosse et en Colombie-Britannique, la décision a provoqué des explosions de joie, au Québec, elle risque fort d'être mal reçue. Peu avant l'annonce, hier, le ministre québécois responsable de la Capitale-Nationale, Sam Hamad, avait affirmé qu'il serait «inacceptable que Chantier Davie ne reçoive pas de contrat».

Tant le Parti libéral que le NPD, cependant, ont semblé être pris entre l'arbre et l'écorce quand est venu le temps de réagir à la nouvelle. S'ils ont félicité les gagnants et se sont réjouis pour eux, tous deux ont réclamé davantage de gains pour le Québec.

«Le gouvernement conservateur n'en a vraiment pas fait assez pour s'assurer que l'industrie navale du Québec demeure stable et que des emplois de qualité à long terme soient créés», a dénoncé la chef intérimaire du NPD, Nycole Turmel. Elle a demandé au gouvernement d'accélérer le processus d'appel d'offres pour le contrat de construction navale de 2 milliards.

Le Bloc québécois, quant à lui, a publié un communiqué pour dénoncer la situation et blâmer le NPD et le gouvernement. Selon le parti souverainiste, ils auraient dû faire davantage d'efforts pour prolonger les délais et donner une meilleure chance à Davie de l'emporter.