Les actionnaires de Bank of America, dont le bas de laine a fondu après la crise financière, vont sonner la révolte mardi avec un vote sur la gouvernance du groupe qui risque d'avoir des répercussions au-delà de Wall Street.

Publié le 21 sept. 2015
Luc OLINGA AGENCE FRANCE-PRESSE

La deuxième banque américaine en termes d'actifs a convoqué pour 10h00 une assemblée générale extraordinaire à Charlotte (Caroline-du-Nord) avec, pour ordre du jour, un vote sur le cumul des fonctions de président du conseil d'administration et de directeur général.

Brian Moynihan, 55 ans, arrivé à la tête de l'établissement en janvier 2010, arbore cette double casquette depuis l'an dernier, après que la banque eut décidé de passer outre une résolution de 2009 qui interdisait un tel cumul.

Celle-ci était destinée à éviter de nouveaux relâchements dans les contrôles qui ont coûté des dizaines de milliards de dollars à la banque et à ses actionnaires pendant la crise financière.

Bank of America (BofA) a par exemple versé une amende de près de 17 milliards de dollars en 2014 pour éviter des poursuites judiciaires liées aux errements de ses filiales à l'origine de la crise des crédits immobiliers toxiques «subprime».

Le vote de mardi s'annonce serré, indique-t-on dans l'entourage de M. Moynihan, attaqué par les deux plus gros fonds de pension américains CalPERS (agents publics) et CalSTRS (enseignants), tous deux basés en Californie.

Ils font valoir que le président et le directeur général d'une entreprise cotée en Bourse défendent des intérêts «incompatibles».

«L'association des rôles de directeur général et de président du conseil d'administration présente un conflit inhérent parce que le président représente les intérêts des actionnaires alors que le directeur ceux du management», fustige CalSTRS, rejoint par le fonds de pension des fonctionnaires de New York.

C'est au travers du conseil d'administration que les actionnaires peuvent exercer un contrôle sur un patron en validant ou pas sa rémunération.

Des six grandes banques américaines, seule Citigroup a un directeur général distinct du président du conseil d'administration, situation que dénoncent les deux influents cabinets de conseils aux actionnaires ISS (Institutional Shareholder Services) et Glass Lewis.

La directrice générale du FMI Christine Lagarde semble partager leur avis. «L'un des moyens pour répondre aux défaillances (observées pendant la crise) est une séparation entre le management et le conseil d'administration», déclarait-elle en mai.

Warren Buffett en renfort 

Il est vraisemblable que Brian Moynihan conserve son titre de PDG mardi, après avoir notamment reçu deux soutiens de poids: l'emblématique milliardaire Warren Buffett et Barney Frank, l'un des artisans de la réforme financière de Wall Street de 2010 (Dodd-Frank). Ils ne votent cependant pas.

«Quel que soit le résultat, la banque sortira perdante», avance Charles Elson, directeur du centre pour la bonne gouvernance Weinberg, rattaché à l'Université du Delaware.

«Si 30% de vos investisseurs sont opposés à ce que vous leur demandez, ça signifie que vous avez un gros problème», poursuit l'expert, par ailleurs actionnaire de BofA.

«C'est une question de pouvoir», indique-t-on auprès de la banque.

Pour justifier sa volonté de regrouper les deux postes, Bank of America brandit le bilan de M. Moynihan, qui a évité une éventuelle faillite après des acquisitions qui se sont révélées des gouffres financiers: Countrywide en 2008 et Merrill Lynch en 2009.

Au-delà de la banque de Charlotte, le conflit expose au grand jour la défiance grandissante des gros actionnaires vis-à-vis de Wall Street.

«C'est un avertissement pour toutes les autres banques», dit Charles Elson, pour qui le message est de demander à ces grandes firmes d'arrêter de mépriser leurs actionnaires.

En 2013, Jamie Dimon, PDG de JPMorgan Chase, première banque américaine, avait réussi à contenir in extremis la colère d'une partie de ses actionnaires, après l'affaire de la Baleine de Londres, qui avait coûté 6,2 milliards de dollars de pertes à l'établissement.

Mais le mal était fait: en mai dernier, plus d'un actionnaire sur trois (36%) s'est prononcé pour des changements dans la gouvernance après son départ.