Presque toutes les grandes banques centrales occidentales ont épuisé leurs leviers traditionnels de détente monétaire. Certaines devront innover pour se montrer plus accommodantes, alors que d'autres doivent amorcer le délicat travail de retour à une politique plus classique. La nôtre paraît ballotée dans ce maelstrom. Pour toutes, les risques à gérer sont inédits.

Mis à jour le 31 déc. 2013
Rudy Le Cours LA PRESSE

Personne n'aurait cru, il y a tout juste un an, que le spectre de la déflation était à nos portes. On observait les effets baissiers de la production intensive de gaz et de pétrole de schiste américains sur les prix de l'énergie et des céréales, mais on ne peut exclure que la faiblesse persistante de la marche des prix soit attribuable à des causes encore mal comprises.

» Les réactions complètes des experts interrogés

Cela devient une préoccupation grandissante pour les autorités monétaires américaines et britanniques, qui tentent de mettre fin à leur programme respectif de détente quantitative (DQ). Théoriquement du moins, à trop imprimer d'argent, il y a risque que les prix s'emballent! Cela renforce aussi les craintes dans certains pays d'Europe alors que la planche à billets devient peut-être la planche de salut.

Voilà pourquoi la Réserve fédérale a annoncé le 18 décembre qu'elle entend procéder avec une prudence extrême au ralentissement de ses achats d'obligations du Trésor et de titres adossés à des créances hypothécaires. De 85 milliards par mois, le rythme d'achat passera à 75 milliards en janvier et devrait ralentir tout au long de 2014.

Mais cela ne sera pas simple. Pour calmer les esprits, la Fed a déjà prévenu que son taux directeur allait quant à lui rester tout près de zéro bien après que le chômage sera descendu à 6,5%.

«La grande question est de savoir si la Fed a commencé à agir trop tôt, estime Derek Holt, de la Banque Scotia. On commence peut-être tout juste à voir comment les ramifications des marchés mondiaux des devises et des matières premières pourraient être stabilisées si la Fed agit trop vite.»

«La Fed cherchera à éviter, voire à limiter une hausse marquée des taux obligataires, notamment dans le long terme, en mettant en évidence la différence entre la DQ3 et le maintien pour une longue période du taux directeur à son niveau plancher, précise François Dupuis, de Desjardins. Il s'agira d'un exercice de communication et de transparence d'une grande complexité.»

Hausse canadienne en 2015?

Cette incertitude réduit considérablement la marge de manoeuvre de la Banque du Canada. Il est remarquable que les huit experts consultés par La Presse ne s'entendent pas du tout sur le moment propice à une première hausse de son taux directeur, fixé à 1% depuis septembre 2010. Sera-ce avant, en même temps ou après la Fed?

La majorité prévoit cependant qu'elle bougera en 2015. Au début pour quelques-uns, plutôt vers la fin pour d'autres, tandis que certains n'excluent pas la possibilité d'une baisse.

«Avec une croissance en Amérique du Nord qui s'accentuera en deuxième moitié d'année 2014 et qui devrait pousser le taux de chômage canadien vers les 6% au dernier trimestre, la table sera mise pour des hausses du taux directeur dès le début de 2015», prédit Paul-André Pinsonnault, de la Banque Nationale.

«Il n'y a aucune urgence d'un resserrement monétaire, objecte Craig Alexander, de la TD. J'ai dans l'idée que les taux à court terme vont remonter seulement à partir du second semestre de 2015.»

Carlos Leitao, de Valeurs mobilières Banque Laurentienne, est plus prudent encore: «Le ton de la Banque restera neutre et pourrait même devenir carrément baissier si la croissance économique, aussi modeste soit-elle, ne se matérialise pas. L'avenir des exportations demeure la plus grande incertitude.»

Maux de tête en Europe

La Banque du Canada est aux prises avec un joli problème, si on le compare à ceux des banquiers centraux du Vieux Continent. L'inertie de la zone euro et la complexité de faire consensus au sein de la Banque centrale européenne (BCE) donne des maux de tête à son président Mario Draghi, qui se demande ce qu'il lui est encore possible, après avoir abaissé son taux directeur au plancher.

«La BCE ne dispose pas d'outils simples pour soutenir la croissance, déplore Douglas Porter, de BMO Marchés des capitaux. Si l'économie devait à nouveau trébucher en 2014, elle pourrait considérer une détente quantitative, mais elle devra, pour ce faire, vaincre la résistance tenace de quelques pays membres (l'Allemagne en particulier).»

«La BCE voudra tout d'abord y aller d'une autre ronde d'opérations de refinancement [des banques] à plus long terme en début de 2014, possiblement accompagnée de mesures visant à stimuler le financement aux petites entreprises», suggère pour sa part Robert Hogue, de RBC.

Les Britanniques, comme on sait, ne font jamais les choses comme les autres. En matière de politique monétaire non plus. Après avoir imprimé des livres sterling au moment où l'inflation avoisinait les 3%, voici que son nouveau gouverneur Mark Carney paraît forcé de se dédire.

«Même Mark Carney n'est plus un grand admirateur de Mark Carney, ironise Avery Shenfeld, de la CIBC. Il a émis des doutes quant au maintien de sa position très accommodante [dovish] prise à ses débuts à la Banque d'Angleterre. Cela reflète à la fois les belles surprises de la croissance et les risques émergents d'une flambée des prix du logement.»

Et d'ajouter Paul-André Pinsonnault: «Le marché a toujours été sceptique face aux indications prospectives sur l'évolution du taux directeur anglais présentées par Mark Carney. Le taux des titres venant à échéance dans deux ans, qui était de 0,205% au début de mai, a plus que doublé depuis...»

Les taux directeurs dans le monde

Canada: 1%

Depuis septembre 2010

États-Unis: 0,25%

Depuis décembre 2008

Europe: 0,25%

Depuis novembre 2013

Royaume-Uni: 0,5%

Depuis mars 2009